• La Tour, d'Hélène Bessette

     

    La Tour, d'Hélène Bessette

     

     

    Pas aisé, me dis-je, de reprendre de petites notes de lectures crutiales, indispensables à partager, quand on a arrêté le délicat exercice depuis plus d'un an, par faute de temps, peur de la maladresse, peur de l'indélicatesse envers tous les autres lus, gardés pour soi. 

    Alors aller directement au monument, à ce qui tout d'un coup saute aux yeux, aux lèvres. Aller directement à la Géante à côté de laquelle on a failli passer, et qui pourtant était là bien avant, bien au-dessus d'autres qui brillent: Hélène Bessette.

    D'abord édités chez Gallimard, ses textes ont été réédités dans la collection Laureli, chez Léo Scheer (et depuis peu hébergée par Inculte). De l'auteure, les biographies qu'on trouve en ligne nous disent qu'elle est née en 1918, morte en 2000, qu'elle a publié treize romans chez Gallimard de 1953 à 1973, ou encore, que "longtemps soutenue et admirée par des écrivains comme Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Simone de Beauvoir ou Dominique Aury, elle reste injustement méconnue" (c'est ce que soutient Wikipedia, les intéressées ne sont plus là pour confirmer ou contredire).

    Peu importe la biographie, sinon que rien n'explique le relatif silence sur une voix si nouvelle, si malicieuse, si libre. J'ai découvert Bessette en ayant l'impression que ses textes avaient été écrits hier, ou plutôt demain, et il n'est pas étonnant qu'ils fassent autant écho chez les auteurs d'aujourd'hui (les post-face chez Laureli sont par exemple signées par Noëlle Renaude, Claro). 

    Alors commencer, pour en parler, par un livre, La Tour, pas de logique à cela, ni de chronologie, sinon des thèmes (alors que je terminais Prodiges® pour commencer Perdre!), un ton, une belle rencontre, une envie de faire connaître aux lecteurs de mon entourage, mais aussi aux gens de théâtre (les deux fonctions pouvant parfois se cumuler), parce qu'il y a quelque chose, là, à faire de toute urgence.

    Et d'abord, en exergue du livre, ces quelques mots :

     

    " _ Tout ce que vous voudrez, mais ce que vous faites, ce n'est pas de la littérature. 

    Ce à quoi Jehan Rictus répliqua:

    _ C'est peut-être de la moutarde ou des pruneaux."

     

     

     Commençons. Par la toute jeune Louise, tout juste mariée, et ce jeu auquel elle joue dans le premier chapitre, et brille, gagne.  De gagner et de perdre il sera sans cesse question dans le roman. Et d'argent, aussi. Pas étonnant que les pages s'ouvrent sur le personnage en tant que "concurrente". Elle a tout compris, Louise, au monde et à ses règles du jeu. Gagner de l'argent pour vivre, pour acheter, pour exister. 

    "Louise ne déçoit pas. Louise répond à l'attente. Elle est ce qu'il faut être. Elle est forte.

    Maintenant elle sourit. Timide. Gracieuse. Saluts. Clins d'yeux. Signes de tête. mimiques. "Merci." "Merci à tous. "Comment donc." La Reine Louise. La voici parée de tous les honneurs. Parce qu'elle gagne. La voici riche de toutes les vertus. Parce qu'elle gagne. La voici digne de toutes les absolutions. Parce qu'elle gagne. Digne de toutes les compréhensions, de toutes les commisérations. Parce qu'elle gagne."

    Avec Marcel, son mari, elle va acheter un appartement, partir de la chambre de bonne qui la déprime, elle va pouvoir changer ses chaussures par celles vues en vitrine, rester parmi les gagnantes dans un univers où tout se compte, s'additionne.

    Face à ce couple qui gagne, qui gravit les échelons du mariage, de la propriété, de la consommation, leur couple d'amis Fernande et André, un peu plus pauvres, un peu moins ambitieux, mais tout aussi intéressés par les questions d'argent et les grands magasins. La jalousie se creuse entre ceux qui ont de la chance et ceux qui doivent se "contenter des humbles revenus d'un honnête et modeste labeur journalier" (dit Fernande).

    On suit donc ces quatre personnages au gré de leurs humeurs intimement liées à leurs pulsions d'achat, et autres déambulations dans les boutiques. L'écriture suit la frénésie, énumère, accumule: gestes, objets, ambiances, tout est à saisir, peser. 

    C'est absolument cruel, pas un de leurs frémissements n'échappe à l'inventaire, l'enthomologiste pique avec précision les bestioles marchandes que nous sommes. Bessette ne fait aucun détour, va au coeur de ce qui fait mal, de ce qui fait l'humain dans un monde d'argent, les couples se comparent, parlent bonheur et malheur: "Nous ne sommes plus du même bord", dit André. Quand le lyrisme arrive, c'est pour souligner à quel point, encore une fois, la consommation est vitale: "un manteau pour l'hiver, voici mon rêve, mon poème, mon aberration, ma littérature, mon illusion", crie Fernande.

    C'est terriblement drôle, aussi: "A la hâte, Fernande consulte le miroir du lavabo. Conclut qu'elle paraît plus jeune que Louise bien qu'elle soit plus âgée.  A défaut de 24000 billets n'a-t-elle pas la beauté. Dans la balance des gloires n'est-elle pas à égalité?"

    Mais il n'y a aucune méchanceté de l'auteure envers les personnages, puisque voici un monde dont nous sommes tous les Louise et les Fernande, ou encore le couple de propriétaires dont Marcel et Louise prennent la place, croisent sur l'échelle sociale, ceux qui redescendent quand eux montent, et partagent leur  table le temps d'un dîner mondain.

    "Le docteur a l'argent. Et Marcel a l'appartement. Alors que le docteur avait l'appartement. Et que Marcel avait l'argent. Equation favorablement résolue.

    (...) Marcel perçoit alors dans le diorama que Louise manque d'allure. Il voit les jambes courtes, les chevilles épaisses, les hanches lourdes de la méridionale mariée. Et ne peut manquer de comparer, dans son for intérieur, avec la longue et fine silhouette de la femme du docteur. (...) Dans ce nouveau théâtre, imagine Marcel, il faudrait, cela va sans dire, une nouvelle actrice."

    Peu importe que l'amour soit profond ou pas, tant que le projet commun de "folie des grandeurs" reste le même, tant que la course se poursuit, qu'il reste quelque part où raffler la mise. Simplement, les sentiments amoureux s'émoussent avec l'ascension sociale, tandis que de chapitre en chapitre il ne cesse pas de pleuvoir. 

     

     

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  • Commentaires

    1
    Se(bastien)
    Samedi 25 Mai 2013 à 21:53

    Oui, interviewée à la radio, Marguerite Duras parla en ces termes : "Nous sommes quelques-uns, dont Raymond Queneau et Nathalie Sarraute, à l'admirer beaucoup et à regretter profondément le silence qui entoure la publication de ses romans". Et un clin d'oeil aux chanceux qui, comme moi, ont pu partciciper à LOOKING FOR LNB7 dans le cadre du festival Frictions (Merci Robert Cantarella!) en 2006 à Dijon, un parcours en 3 temps dans l'oeuvre d'Hélène Bessette conçu par Noëlle Renaude et Florence Giorgetti.

    Merci Mariette pour ce billet...et merci encore pour cette belle soirée à la Baignoire de Montpellier il y a quelques jours maintenant!

    2
    Mariette Profil de Mariette
    Samedi 25 Mai 2013 à 23:07

    Merci à vous et heureuse que tout se croise de la sorte!! Je veux bien à l'occasion en savoir plus sur ce projet?! Mais surtout il faut que je poursuive ma lecture d'LNB7 (j'aime beaucoup ce "pseudo")

    Alors au plaisir d'autres échanges...

    Mariette

    3
    Se(bastien)
    Dimanche 26 Mai 2013 à 08:52

    Je vous ferais parvenir le programme de cette "Nuit Hélène Bessette" d'une manière ou d'une autre. Et surtout, si je puis me permettre, lisez Le Bonheur de la nuit, le premier texte de LNB7 publié par Léo Scheer. Et puis, entièrement d'accord avec cette "écriture de demain" dont vous parlez. En la lisant, j'avais ces mots de Julio Cortazar qui fait dire à Johnny (Charlie Parker) dans L'Homme à l'affût : "ça je suis en train de le jouer demain (...) Miles, ça, je l'ai déjà joué demain".

    Au plaisir Mariette,

     

    Sébastien

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