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    Madame Bovary essaye des choses, des modes de vie : jeune fille mystique quand elle est au couvent, femme mariée, amante, mère, villageoise idéale, provocatrice insolente. Elle lit tout ce qui lui tombe sous la main puis elle décide qu’elle a tout lu, elle dessine passionnément puis ne dessine plus jamais, elle se met au piano puis abandonne ses partitions, elle veut soudain croire en Charles puis n’y croira plus. Madame Bovary se lasse, rien n’est jamais à la hauteur de son idéal, rien ni personne n’est capable de la comprendre, il faut toujours trouver autre chose, quelque chose de plus grand, à hauteur de sa passion.

    Emma ne se rend pas compte que les choses s’accumulent, à mesure qu’elle croit les effacer : ses dettes avec Lheureux dans le roman, son histoire ratée avec Léon, les déceptions de son mariage avec Charles dans notre Bal.

    Emma se refuse à additionner, elle revient au point de départ, elle tente à chaque fois de commencer un nouveau jeu, dont elle est la seule à connaître les règles. Pourquoi faudrait-il toujours que les choses s'enlaidissent et se fanent?

    C’est ainsi que cette caractéristique de l’écriture du roman et du personnage trouve sa traduction dans notre structure narrative encore en construction: quand ça n’ira plus, quand les choses lui échapperont trop, Emma recommencera. Rejouera le jeu de la surprise. Tentera de retrouver un accord avec le présent, et un peu d’enthousiasme. Tentera jusqu'au bout de garder en marche la machine de ses illusions.

     

     

    On recommence

    (Montélier, mai 2012)

     

     

     

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    Il y a le premier degré. Celui de la fable. Celui de cette histoire inspirée de Madame Bovary, où une Emma contemporaine assisterait à une fête préparée pour elle par son mari et d’autres habitants du village. Et puis il y a les images, les situations, les espaces tels qu’ils se mettent à vivre, les différents frottements entre les réalités et ce que ça invente, ce que ça ouvre de sens, ce que ça nous apprend sur le projet que nous sommes en train de fabriquer.

    Il se confirme que différents degrés de réalité s’entrechoquent, et qu’il y a plusieurs théâtres dans le théâtre d’Emma. Depuis le début du travail, nous évoquons quelque chose qui se déroule, et, dans le même temps, l’entrechoquement propre au montage, au collage.

    Il n’est même pas certain qu’Emma, Charles, Hyppolite, Léon participent du même théâtre, tout comme dans le roman, tout en se côtoyant, ils ne vivent pas tout à fait la même histoire.

    Plus le travail avance, plus la notion de théâtralité s’écrit au pluriel. Il y a le réel, notre base à installer, notre appui pour décoller, cet ici et maintenant qui prend sa force dans le fait que les spectateurs ne sont pas conviés dans un théâtre mais dans une vraie salle des fêtes. Nous amincissons d’abord la frontière entre réalité et fiction, l’écriture pose des cadres bien plus qu’elle ne fixe des mots. Il faut que le présent opère.

    Et puis il y a tout ce qui décroche, qui dévie, qui déroute, qui décolle, ce qui doucement se détache du plausible, ce qui épouse momentanément la perception d’un personnage, ce qui coexiste et crée des hiatus. Cette subjectivité dont nous ne savons pas encore à quel point nous pouvons la prendre en charge. Nous avançons prudemment, avec nos outils de théâtre : jusqu’où pouvons-nous aller pour que cette boîte à jouer devienne, par moments, autre chose ? Pour qu’elle soit à la fois le rêve de Cendrillon et la désillusion du réel redevenu citrouille ?

    Et puis il advient que d’autres théâtres surgissent au milieu de la fête : un espace soudain isolé dessine le castelet impromptu d’Hyppolite, et les villageois, en préparant une petite pièce de théâtre pour Emma, remettent en jeu et cristallisent les questions de dramaturgie et de théâtralité que nous nous posons pour l’ensemble du spectacle. La bulle de ce petit spectacle dans le spectacle dit beaucoup. Sur l’importance dans ce projet de travailler avec comédiens amateurs et professionnels et de mêler dans notre fable ces différents rapports au jeu, au désir de théâtre. Sur la part d’enfance constitutive du rêve d’Emma, et sur la façon dont cette part d’enfance est principalement ce qui s’abîme en elle. Sur la liberté esthétique que nous pouvons prendre pour raconter Madame Bovary.

     

    Les théâtres d'Emma

     

     

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    Dans les improvisations comme dans l'écriture, voilà la question qu'on ne cesse de se poser: comment ils parlent, ces personnages-là? Quels outils ils ont pour exprimer ce qu'ils sont et où ils en sont? De quelle grammaire sont-ils pétris?

    Flaubert nous donne peu accès à leurs mots, et quand il le fait, on est en plein Dictionnaire des idées reçues: pris dans leur époque, les personnages sont la chambre d'écho des discours ambiants, Homais mal remâchant le discours rationnel des Lumières, pseudo scientifique il fait de ses certitudes une autre foi, Emma et Léon puisant dans la poésie romantique à pleines mains, en "jeune premier" et "jeune première" ratés, Rodolphe connaissant par coeur les codes et discours de la séduction, et faisant ainsi d'Emma ce qu'il veut. Charles avançant rationnellement, par phrases courtes sans doute. Posant des diagnostics sur ce qu'il voit. Et puis il y a des personnages muets, comme Hyppolite, ou qui ne s'expriment que par une chanson, comme l'aveugle qui apparaît à Emma à la fin du roman.

    Dans notre Bal d'Emma, il faudra donc inventer à chacun la voix, le rythme qui lui est propre. Les comédiens, en improvisation, cherchent, essayent: le chanteur, par exemple ne finit jamais ses phrases et pourtant Emma lit en lui comme dans un livre ouvert.

    Il faudra ensuite écrire cela, resserrer le canevas tout en laissant la place aux silences, aux hésitations, aux trous, aux imperfections de la langue parlée, à une élocution en train de se chercher au présent, béante et pauvre, parfois,  ou trop ampoulée, laissant entrevoir dans ses manques et ses vides, et dans les superpositions triviales des registres, le rire de Flaubert.

     

    Comment ils parlent

    Comment ils parlent

    Comment ils parlent

    Comment ils parlent

     

     

    Quatre personnages du Bal d'Emma, photos de répétitions

    Jean-Claude Oudoul dans le rôle de Charles, Boutaïna El Fekkak dans le rôle d'Emma, Alexandre Michel dans le rôle d'Hyppolite et Pierric Plathier dans le rôle du chanteur de Bal.

     

     

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    On n'a pas le temps de prendre du recul. Voilà le premier constat. Une urgence. Et une excitation, à jouer dans la boîte.

    Pour l'instant, l'écriture est notation, on engrange les images pour pouvoir opérer le montage. On dit qu'on déroule, qu'on défriche. On pose les personnages dans des situations et on attend de voir ce qu'il se passe. Les comédiens explorent, cherchent les limites, les possibles.

    Pour l'instant, on vérifie les circulations dans l'espace, on déploie les différentes théâtralités rêvées, on fixe quelques pistes tout en se disant qu'il ne faut pas trop arrêter les choses, ne pas faire que, par peur, cela devienne  trop propre, ne pas être tentés de refaire le théâtre tel qu'on le ferait sur un plateau, avec les codes qu'on connaît.

    On accueille aussi les comédiens amateurs, notre choeur, qui vient soutenir ou gripper la machine narrative. Les possibles sont nombreux. Tout parle, tout raconte. Il y a un vertige de cette quantité d'informations qu'il faut prendre en compte. Découvrir les visages des uns et des autres en même temps que l'on se raconte les personnages, et le roman redéroulé ici et maintenant.

    On avance, à partir de la trentaine de fiches de notre "cahier d'Emma" autour de quelques temps forts de la soirée qu'on imagine. Expériences chimiques: faire monter les précipités, et voir comment d'eux-mêmes ils retombent.

     

    Urgente Emma

     

    Urgente Emma

     

    Urgente Emma

     

    Urgente Emma

    (Photos d'improvisations)

     

    Ce qui est sûr, c'est que l'année de rêveries et de constructions, et ce qui commence à se raconter correspondent étonnemment, et qu'une grande partie du travail consistera à choisir, parmi toutes les pistes, parmi ce que chacune des présences propose à chaque moment, pour raconter cette unique soirée de bal.

    Ce qui est sûr, c'est que depuis quelques jours, on est comme des enfants qui se racontent des histoires.

     

     

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    Le Bal d’Emma s’écrit depuis plus d’un an, et pourtant, à quelques jours du premier jour de répétitions, il n’y a pas de mots à vous dévoiler, pas de texte au sens propre du terme, je veux dire au sens traditionnel, je veux dire au sens habituel, je veux dire au sens qui voudrait que les mots dits par les personnages précèdent leur corps, précèdent leurs relations, précèdent la lumière par laquelle ils sont éclairés, précèdent l’environnement dans lequel ils évoluent.

    L’écriture du Bal d’Emma, c’est donc, pour l’instant, la rencontre avec les acteurs, professionnels et amateurs, qui joueront dans le spectacle, le choix de la salle de bal de Montélier et comment nous en tirerons parti pour raconter cette fête organisée par Charles pour Emma, c’est le choix des musiques et leur orchestration, ce sont les costumes et la façon dont ils inventent eux aussi des situations nouvelles.

    Le texte du Bal d’Emma, c’est pour l’instant Le cahier d’Emma, une trentaine de fiches éparses, situations, points de départs dramatiques, images, sons, qui dessinent plus ou moins le parcours d’un délitement, de la fête rêvée à la désillusion. Ce sont des gros plans sur Emma mais aussi sur les personnages qui pourront peupler ce bal, raconter son entourage proche ou les habitants de la petite ville dans laquelle elle s’est installée avec Charles.

    Le Bal d’Emma s’écrit collectivement, à coups de photos, de musiques, de croquis, de notes, de documents word sans arrêt modifiés.

    Parce que c’est un théâtre où ce qui est au cœur, ce sont les relations entre les personnages, leurs sensations du monde et de cet instant hors du temps qu’est le Bal, on ne sait pas encore s’ils sauront et pourront mettre des mots sur ce qu’ils vivent, il ne faut pas oublier que Flaubert donne lui-même peu la parole à ses personnages dans son roman. Ce qui se passe est intérieur. Les images, tantôt féériques, tantôt crues, prendront en charge les grands écarts qui malmènent Emma.

    Le Bal d’Emma pose la question du mot même d’écriture. Elle est ici notation, organisation, proposition, elle ne peut rien engager en avance qu’outil et canevas. Elle ne peut pas s’extraire de l’ensemble, sinon sous forme d’une série de phrases courtes, titres, propositions descriptives, paroles de chansons, situations d’improvisations à poser sur le papier.

    L’écriture ne rentre pas dans les cases, ne peut pas donner de gages par avance. Elle ne pourra prendre forme qu’au moment des répétitions. Elle passe donc à côté de toutes les aides à l’écriture existantes et pourtant, oui, Le Bal d’Emma s’écrit depuis plus d’un an.

     

     

    Ecrire Emma

     

    Vues de très haut, le cahier du Bal d'Emma à la veille des répétitions...

     

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