• Le droit à la paresse, de Paul Lafargue

     

    Le droit à la paresse, de Paul Lafargue

     

    " Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l'amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture.

    (...) Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique. "

    Ainsi commence Le droit à la paresse de Paul Lafargue (par ailleurs gendre de Marx), publié pour la première fois en feuilleton en 1881. Malgré quelques éléments datés et renvoyant au contexte socio-économique et culturels de l'époque,  le fond de l'analyse de Lafargue est d'une profonde actualité, que dis-je, d'une acuité nécessaire à l'heure où le système économique moribond étant sur le point de nous tomber sur le coin de la gueule il serait temps de se demander à quels sources remontent les problèmes que l'on veut nous faire porter. 

    Nécessaire aussi, de se reposer la question des modalités du travail à l'heure de son intronisation (que je conteste, il va sans dire) au nom de valeur. Quand un chef de l'Etat a pu être élu par une part malheureusement non négligeable de la population sur un mensonge (doublé d'un hold up) aussi ridicule que "travailler plus pour gagner plus". 

     

    Malgré donc, certains aspects qui aujourd'hui peuvent nous paraître datés et ont trouvé, quand même, heureusement, des solutions sociales, du moins en Europe (notamment le travail des enfants), le petit essai de Lafargue a l'avantage de nous faire remonter aux sources du capitalisme, et nous rappeler quelques faits non négligeables. Notamment que l'idée même de libéralisme ("Etat commercial") interdit tout rapport d'émancipation et d'égalité entre ouvriers et patrons, et impose le contrôle absolu de la classe des travailleurs: "Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux d'encourager de pareils engouement dans un Etat commercial comme le nôtre, où, peut-être, les sept huitièmes de la population n'ont que peu ou pas de propriété. La cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de l'Industrie ne se résigneront pas à travailler six jours pour la même somme qu'ils gagnent maintenant en quatre" (An Essay on Trade and Commerce, anonyme, 1770). Ne croirait-on pas là une réunion du Medef?? Allez, travaillez plus, on vous dit.

    Lafargue ajoute une petite citation de Napoléon, pour continuer les comparaisons faciles avec d'autres contemporains: "Plus mes peuples travailleront moins il y aura de vices. (...) Je suis l'autorité et je serais disposé à ordonner que le dimanche, passé l'heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les ouvriers rendus à leur travail." (1807, vraiment?)

    L'auteur poursuit en citant d'autres théoriciens du capitalisme en train d'asseoir ses beaux jours sur les ruines encore fumantes de la Révolution (comme quoi on peut donner des leçons à d'autres peuples mais remplacer un mal par un mal on a su faire aussi assez régulièrement), qui proposent d'incarcérer les pauvres dans des "maisons idéales du travail", "des maisons de terreur où l'on ferait travailler quatorze heures par jour, de telle sorte que, le temps des repas soustraits, il resterait douze heures de travail pleines et entières."

    Lafargue reproche aux ouvriers français d'avoir joué le jeu de cette soumission en réclamant du travail, les armes à la main, en 1848, et d'avoir fait passer le peuple de la truculence des fabliaux à la douleur des usines. Il est intéressant de voir que l'économiste ici ne peut s'empêcher de fantasmer une classe populaire (dont on doute tout de même qu'elle ait jamais existé en ces termes) à travers la littérature, notamment Rabelais, et que c'est aussi sa passion qui s'exprime à travers son texte.

    Il décrit les changements profonds dans les régions rurales, liées à l'avènements de la révolution industrielle, et on entend à quel point ce changement civilisationnel fut rapide et par là-même, brutal. 

    Là où je pense que la lecture de Lafargue est d'utilité publique, avec toute la distance historique qu'il convient de prendre sur certains points, c'est dans son analyse de la surproduction et de la façon dont elle se retournera fatalement sur ceux qui produisent, à savoir les travailleurs:

    "Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que, devenant plus pauvres, vous ayez plus de raison de travailler et d'être misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste. 

    Parce que, prêtant l'oreille aux fallacieuses paroles des économistes, les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de surproduction qui convulsent l'organisme social. Alors, parce qu'il y a pléthore de marchandises et pénurie d'acheteurs, les ateliers se ferment et la faim cingle les populations ouvrières de son fouet aux mille lanières.

    (...) Au lieu de profiter des moments de crise pour une distribution générale des produits et un gaudissement universel, les ouvriers, crevant de faim, s'en vont battre de leur tête les portes de l'atelier. (...) Et ces misérables, qui ont à peine la force de se tenir debout, vendent douze et quatorze heures de travail deux fois moins cher que lorsqu'ils avaient du pain sur la planche. Et les philantropes de l'industrie de profiter des chômages pour fabriquer à meilleur marché.

    Si les crises industrielles suivent les périodes de surtravail aussi fatalement que la nuit le jour, traînant après elles le chômage forcé et la misère sans issue, elles amènent aussi la banqueroute inexorable. "

    J'aime enfin son exortation à la paresse, qui donne son titre à l'ouvrage, pour son lyrisme aussi, qui rappelle que l'économie est bien évidemment affaire de sentiment et de sensibilité, d'exagération et de mauvaise foi dans un sens comme dans l'autre, et qu'à vouloir en faire une science exacte nous voilà pris dans une idéologie qui se défend d'en être une.

    "Mais pour qu'il parvienne à la conscience de sa force, il faut que le prolétariat foule aux pieds les préjugés de la morale chrétienne, économique, libre penseuse; il faut qu'il retourne à ses instincts naturels, qu'il proclame les Droits de la paresse, mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phtisiques Droits de l'Homme, concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise; qu'il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit."

     

     

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