• Le premier caillou

     

    Le premier caillou

    (détail d’une sculpture attribuée au « maître de Cabestany », XIIème siècle).

     

    Ah oui au fait, j’ai commencé un nouveau texte. A peine, quelques lignes, quelques pages. Un tout premier principe. Mais ces quelques lignes constituent un premier caillou, une première matière solide à prendre dans le creux de la main, une base pour tout le reste. Et ce n’est pas rien. Parce que cela faisait presque deux ans (depuis la fin de la rédaction de Perdre) que ma main passait à travers ce caillou, peinait à la saisir, bien que je sache approximativement où le trouver, il était caché à ma vue, à mes sens. Je savais de quoi je voulais parler, sur quoi je voulais écrire, mais cela ne m’est d’aucune utilité pour commencer un texte, au contraire, les idées m’encombrent et il faut que je pense, de plus en plus, à m’en méfier. Attendre, me dit mon tendre, de n’avoir plus rien à dire pour enfin commencer le travail d’écriture.

    Saisir dans sa main quelque chose qui résiste, c’est avoir le plaisir de l’intuition, de la façon dont l’objet se développera, la forme, le mouvement : la ligne ou la spirale, les vagues ou la chute ou les ronds concentriques du caillou qui rencontre l’eau. J’ai retrouvé ce plaisir là pour la première fois depuis des mois. Je n’avais pas écrit rien, mais j’avais écrit pour, et c’est un autre plaisir, et c’est même un autre métier, une vie parallèle, une partition du cerveau.

    Les textes précédents, toujours, à ce moment, apparaissent comme des brouillons, des choses qu’on ne peut plus défendre devant la beauté du caillou nouveau, de la nouvelle certitude.

    J’espère avoir le temps cette saison de me ménager des retraites et pour commencer le travail, c’est-à-dire tout : les centaines de pages que j’espère, les élans et les nez cassés sur le caillou, les longues impasses, les découragements, des rechutes, des refontes, des retournements, des moments de grâce et les tricheries nécessaires pour combler les trop grands vides, en attendant.

    Que les vies parallèles me laissent le temps de ce voyage. Que la pensée pour les autres ne grignote pas trop celle-ci. Que je sache disparaître.

    Ah oui, au fait, il s’agit d’un caillou du fond des océans. D’un abyssal caillou.

     

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  • Commentaires

    1
    Lundi 18 Août 2014 à 08:31

    J'aime beaucoup ce texte, car il m'a fait sourire, en pensant qu'il y a autant de méthodes, de sentiments qu'il y a d'auteurs.


    Cela me fait penser à une femme qui, lors d'un salon du livre, m'avait posé la question cliché sur l'angoisse de la page blanche. Je lui avais répondu que cela ne m'arrivait jamais car j'écris sur du papier jaune.


    Bon voyage avec tous ces mots !

    2
    Lundi 25 Août 2014 à 22:49

    Merci beaucoup! Reste maintenant à maintenir le cap, et à m'autoriser à prendre des journées pour ce voyage-là. Oser parfois le faire passer avant tout le reste (pas simple...)

     

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