• Le Prix, d'Antoinette Rychner

     

    Le Prix, d'Antoinette Rychner

     

     

    Voici un enthousiasme récent et immédiat, une nouveauté qui fait faire de petits bonds partout et s'exclamer à haute voix dans les trains où on lit, qui donne envie de faire voler par la fenêtre les livres de ses voisins et de leur mettre dans les mains Le Prix, premier roman d'Antoinette Rychner paru le mois dernier chez Buchet-Chastel, dans la réjouissante collection Qui vive.

    Le narrateur est un sculpteur, et ses affres sont très concrètes: pour fabriquer son Ropf, sculpture organique qui, pour les plus réussies, chantent aux oreilles des visiteurs des galeries et des musées, il faut laisser l'oeuvre sortir de son nombril, de préférence avec un mouvement fluide et régulier, guider la matière qui s'écoule, cautériser les plaies, coudre ce qu'il y a à coudre et espérer que cette fois le résultat sera digne de concourir pour le Prix. Car, oui, voilà l'unique objectif de ses jours, l'échéance annuelle qui rythme sa vie mieux que les saisons: l'envoi de son Oeuvre par la poste, l'attente de la réponse, et la peur de retrouver la laconique Lettre de refus pleine de sous-entendus haineux. Mais notre narrateur n'est pas au bout de ses peines pour devenir un Grand, puisqu'il partage sa vie avec une femme nommée S et un Mouflet nommé Mouflet, puis avec Remouflet quelques années plus tard. Toute la gestion du quotidien lui découpe son précieux Temps et le pousse à bout.

    On suit comme toutes les obligations du monde semblent liguées contre notre pauvre Créateur... mais surtout, on se régale de sa mauvaise foi absolue, de sa méchanceté tenace et de son aigreur, dans laquelle, ma foi, on se retrouve assez directement. (Car n'est-ce pas la faute de l'Univers tout entier si, pour notre part, on n'arrive pas à trouver plus de quelques semaines par an pour écrire?). Les années passent et les Ropfs s'enchaînent, les élans et les découragements, les espoirs les plus fous et les passage à vide, les boulots alimentaires et les décisions radicales.

    Et ça fait un bien fou, parce que l'écriture est dynamique et implacable, inventive à chaque instant: Antoinette Rychner fait naître des métaphores nouvelles et évidentes, chaque mot touche juste et l'ensemble se dévore allègrement! Il y a dans Le Prix des morceaux d'anthologie, comme on dit (et cette expression ne ferait-elle pas plaisir à notre narrateur?), où S devient un paysage marin et tempétueux, notamment les scènes d'amour et LA très grande scène d'accouchement, où, sans passer par une seule description réaliste, tout est là de la violence décoiffante de ce moment...

    Extrait:

    " En vérité la seule chose à faire serait de tout quitter, quitter S d'abord et nos mouflets avec, puis m'enfermer dans une cabane au fond des bois ne plus voir personne. Seraient tolérées, reçues uniquement les personnes capables de marcher neuf heures à travers la forêt et sachant parler exclusivement et intelligemment de sculpture, les autres tant pis pour eux, à bien y réfléchir il n'y a que Béranger qui satisfasse vraiment à ces deux critères alors une fois par année Béranger viendrait me voir, nous ferions un feu et nous boirions l'alcool que je distillerais avec mes herbes,

    nous parlerions de sculpture à peu près toute la nuit puis je donnerais à Béranger le Ropf terminé durant l'année et il l'emballerait soigneusement, le chargerait sur son dos pour le remettre au Concours, c'est ainsi que perdurerait un échange entre Moi et le monde,

    mais la petite cabane tout comme la vie de solitude me sont interdites car par le passé et par inadvertance j'ai fait d'autres choix,

    quitter S! Je n'en suis pas capable, et même si j'y arrivais! Il n'y a qu'à profiler la vie qui suivrait: des affaires de garde, de pseudo-partage, de pension à payer, le bazar conventionné, autrement dit les emmerdes perpétuelles et cela ne s'arrête pas le jour des dix-huit ans des mouflets comme par magie, que l'on ne s'y trompe pas, il paraît qu'à bien des égards c'est pire après, plus grands sont les mouflets plus cher on paye son statut de père, et comment ferai-je Moi qui n'ai jamais eu le sou et qui ai juré qu'on ne m'y reprendrait plus au piège de l'emploi salarié, non, la séparation ça n'est pas la solution, ce qu'il me faudrait ce sont deux gendarmes sonnant à la porte, je leur ouvre, ils sont dignes se tiennent droits, leur tâche est ardue, le premier ôte son képi, le deuxième fait de même - gravité, prévenance, ils y vont avec précaution car tout de même, annoncer à un homme qu'il a perdu femme et mouflets ça ne s'envoie pas à la légère,

    _ Mon Dieu, je dis lorsqu'ils m'apprennent la nouvelle, et je porte les mains à la bouche mais l'idée me viens que ce geste est un peu trop féminin, un peu vieux cinéma aussi alors je demande aux gendarmes de recommencer et cette fois je fléchis simplement la nuque, sobre mais effondré." (p. 174)

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  • Commentaires

    1
    manucuchet
    Lundi 9 Février 2015 à 21:58
    Je crois q






    pourrais je le lire ailleurs que rue de Belleville au bar ''aux folies''.. ?
    2
    Mardi 10 Février 2015 à 10:03

    J'espère qu'on le lira à bien des endroits! (Et moi j'aime bien mettre parfois de petits indices sur les endroits où je me trouve... A moins que ce ne soient des fausses pistes?)

     

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