• Le syndrome Shéhérazade, d'Eric Pessan

     

     

    Le syndrôme de Shéhérazade, d'Eric Pessan

     

    Les fragments, minuscules carrés sur la page sans être haïkus définitifs, dessinent plutôt une vertigineuse liste de faits, d'éclats de vie, pensées, morceaux d'histoires, basculements ou mouvements, une liste-tresse, où des dizaines de fils s'entrecroisent et mêlent leurs couleurs. On suit une de ces histoires racontées pour ne pas mourir, entre temps on en commence deux, trois, quatre autres, avant qu'elle ne s'efface, ou peut-être est-ce la même, qui revient plus loin, on s'amuse à reconstituer ce qui se joue entre les cases de ce terrain de jeu, on cherche à refaire le portrait de ces milles vies: joies, douleurs, échecs et petites déviances intimes, on s'exclame, on se reconnait, on décode. Chaque fragment peut aussi se lire indépendamment, une micro-nouvelle de quelques lignes, un instantané pioché dans un album. On se prend à être happé par le flot des choses minuscules, à tourner les pages de plus en plus vite, à s'attacher aux figures entrevues, à sourire de ce qui sonne juste, sans oublier de faire écriture.

    En passant des romans au théâtre, en allant chercher du côté du récit poétique, en s'amusant de cette règle du jeu qu'il s'est donné à lui-même, des mille morceaux d'histoires, Eric Pessan cherche et remet sans cesse l'écriture sur le métier, il travaille sans relâche et invente la forme en même temps qu'il raconte. Une Shéhérazade patiente et obstinée, directe et précise, qui n'a pas oublié d'avoir dans l'oeil ce qu'il faut de malice.

    Voici par exemple deux pages, pour voir comme les choses se développent, bien que l'agencement des fragments prenne tout son sens sur la longueur et même sur la globalité du livre.

    "Le dimanche, si je promettais à mon grand-père paternel que je le préférais à mon grand-père maternel, il me donnait dix francs.

    Je n'ai jamais voulu mal lui parler, mais je crois que je lui parlais mal, c'était plus fort que moi, quand je croisais son grand regard, quand je voyais tout ce qu'elle attendait de moi, tout ce qu'elle aimait en moi, je lui parlais mal, c'était automatique.

    Ma grand-mère, souvent, s'arrêtait au beau milieu d'une phrase et se mettait à pleurer. On n'a jamais su pourquoi.

    La nuit, quand elle dort, je ne peux pas l'approcher. Si je tente de l'enlacer, elle se réveille en sursaut, elle s'éloigne, se tasse à l'autre bout du lit.

    Elle pleure si fort que je n'entends plus la télé.

    Partout tu étais. C'est forcé. Où que je regarde. J'ai alors basculé dans les images. Sans avoir pris congé de personne. C'était un sacré laisser-aller. Et moi, je ne résistais pas. Bien au contraire.

    J'ai appris à situer les constellations et les principales planètes. Au début, je la faisais rêver en lui montrant le ciel; maintenant qu'elle soupire, je me demande bien à quoi cela me sert.

    Pour avoir la paix, je me sers un verre. Enfin, quand j'ai un verre à la main, je peux penser à autre chose qu'aux bouteilles rangées sous l'évier.

    Avec les dix francs de mon grand-père paternel, il m'arrivait d'acheter un cadeau pour mon grand-père maternel. Un briquet pour son tabac, un bonbon. Des petites choses qui soulageaient ma conscience de l'avoir trahi." (P. 11 et 12)

     

    C'est aux éditions de l'attente, chez qui on trouve aussi Dépouilles, du même auteur, et qui n'est pas sans lien dans sa forme fragmentée, dans l'éclat des mille voix, des mille vies, des mille morts qui nous entourent.

    Et je ne peux que vous recommander d'aller jeter un oeil sur les dessins d'Eric Pessan, une autre façon de raconter et de saisir par petites touches.

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 4 Juillet 2014 à 07:06

    J'aime bien !


    Ce qui est intéressant avec la France est votre imposant bassin de population, permettant aux éditeurs de "risquer" des approches hors des sentiers (ra)battus, alors que ça devient de plus en plus impossible au Québec.

    2
    Vendredi 4 Juillet 2014 à 08:30

    C'est un éditeur très intéressant, j'y ai fait de belles découvertes!

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    3
    Vendredi 4 Juillet 2014 à 08:38

    Est-ce que tes livres sont disponibles au Québec ? Pas trouvé une trace à ma bibliothèque.

    4
    Vendredi 4 Juillet 2014 à 08:41

    C'est une petite maison d'édition bordelaise, je pense que dans tous les cas il faut leur passer commande (par le biais d'une bibliothèque ou d'une librairie). Comme tous les livres de poésie, on ne les trouve pas partout, mais je pense que grâce à internet on peut se les procurer sans trop de difficulté!

    5
    Vendredi 4 Juillet 2014 à 18:01

    Merci.

    6
    Vendredi 4 Juillet 2014 à 21:49

    Dans les jours qui viennent, je vais évoquer plusieurs livres de maisons parfois confidentielles mais passionnantes, je suis toujours à la recherche de textes étonnants, de tentatives, de surprises, du moins c'est ce qui m'intéresse et ce que j'essaye de consigner dans cette rubrique. En tant qu'auteure, c'est aussi ce qui me pousse et me guide, le souci de la forme, de la langue. (Demain sur ce blog: découverte d'un auteur passionnant à cet égard!)

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