• Le temps du texte - réflexions sur une écriture en cours(e).

    Le temps du texte

     

    Connexion du matin. La course à l'actualité. Un scandale chasse un autre scandale. Un glissement chasse un autre glissement. Une erreur chasse une autre erreur. Une énormité chasse une autre énormité. On fait de la politique à coups de tweets, d'images, de contre-informations, qui, même si elles sont démenties quelques heures plus tard ont quand même le temps de faire leur chemin dans quelques têtes, ont quand même le temps d'être reprises en boucle. On trafique l'Histoire, on la redessine allègrement. On pille tout vocabulaire. On déracine toute pensée.

    Et l'écriture ne peut pas répondre au coup par coup. Et le théâtre voudrait être une arme solide, de construction déconstruction mais il n'en a pas le temps. Quand il faut plusieurs mois pour écrire une pièce, plusieurs années pour en imaginer une production. Alors il faut trouver le temps juste et propre du texte. Alors il faut faire de la force avec nos lenteurs.

    Alors il faut proposer un contre-temps.

    Je comprends depuis quelques temps qu'à faire la course avec les actualités, les énormités, les faits-divers, je serai toujours perdante. Même la bonne vieille anticipation commence à avoir quelques coudées de retard. Je commence à comprendre qu'il faut faire le grand écart, entre le réel et une autre dimension, tirer du côté du symbole, de la métaphore. Remettre en perspective. Réinventer du temps long.

    Et puis il y a le temps de l'errance. Le temps du doute. Le temps des fausses pistes. Depuis plus d'un an et demi je réfléchis à un texte autour de la laïcité. C'est une commande, que j'ai acceptée par envie de ce travail commun, et aussi parce que je savais qu'elle allait me déplacer, me résister, m'obliger à prendre position, bousculer un peu ma façon habituelle d'écrire pour le théâtre.

    Et bien sûr l'actualité se déchaîne, et bien sûr nous voilà au cœur du tourbillon électoral, avec cette notion-là brandie et balancée comme une patate chaude de candidat en candidat, sans jamais être redéfinie, replacée dans son contexte. Et bien sûr le temps que la pièce soit écrite et créée, cette période-là sera derrière nous, une autre (encore plus folle?) l'aura rendue caduque.

    Je n'écris pas du théâtre documentaire. Je ne saurais pas faire, ou trop maladroitement, de consigner les faits, de donner du matériau brut. Alors il me faut chercher le secours des historiens, le recours aux détours. Faire émerger la structure plutôt que l'anecdote, descendre d'un cran dans ce qu'il y a d'intime, de profond. Préférer le champ large à la sidération. Quitte à faire des pas de côtés.

    Et garder du mordant sans être toujours frontale. Et garder le présent tout en le faisant arriver de loin. Et garder les petites antennes qui captent l'air du temps et se tournent vers le futur, sans vouloir jouer les prophètes, les petits oiseaux de mauvaise augure. Plus facile à dire qu'à faire. Il faut peut-être un peu d'humour, si on veut y arriver.

    De la même façon, l'année dernière, je m'étais retrouvée prise de cours en commençant ZAE (Zone à étendre, qui n'est pas encore finalisé mais pour lequel je sais un peu mieux où je vais). Je commençais l'exploration de ma forêt shakespearienne, tranquillement y inventais ses assemblées, quand, à la fin du même mois, les Nuits debout venaient me rappeler que je serai toujours en retard. Et donner un coup d'arrêt à l'écriture. Le temps de reprendre le chemin circulaire. Le temps de décaler les choses. Le temps de réaffirmer que la fiction n'avait pas à singer le réel, ni à lui courir après. Mais le transformer, l'amplifier, le déformer aussi, pourquoi pas. Se rappeler qu'on a tous les droits, quand on écrit, quand on crée. Surtout celui de ne pas rester collé au monde. Surtout celui de l'exagération, de la transformation. De l'amplification. De la proposition. Et même celui de la mauvaise foi. Se rappeler que s'il y a bien un lieu ou se permettre de l'audace, c'est dans celui de la fiction.

    (Tout un programme...)

     

    « Extraits de texte dans la belle revue Divague - CdN d'AngersInterview avec Diane Giorgis pour Radio Univers, Rennes. »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    1
    manucuchet
    Samedi 18 Février à 19:14
    Oui,derrière l'anecdote, le fait divers,la réalité faire émerger la structure, le réel(ce que traque l'écriture, ce qu'elle tente d'atteindre,de cerner,ce trou noir au plus intime) qui le peut mieux que l'artiste, l'écrivain, le poète,le fou ...et à chacun d'entre nous d'agir et de lutter quotidiennement pour plus de justice, de solidarité ,d'égalité, de liberté. Tous citoyens si possible, pas tous écrivain:alors écris
    Je t'embrasse
    2
    Samedi 18 Février à 19:19

    Merci à toi. Essayer de rester dans la course sans se laisser décourager. Et quand on trouve une piste, un chemin, enfin, ça devient formidablement joyeux! Je t'embrasse aussi, depuis un autre temps, celui de l'attente...

    3
    manucuchet
    Dimanche 19 Février à 00:07
    Attente du plus intime, du plus proche,du plus mystérieux ,attente de l'échange du premier regard ,merveille...
    4
    Emmanuel
    Mercredi 22 Février à 15:18

    Bonjour Mariette,

    J'ai découvert votre écriture au cours d'un stage de théâtre. Feux de poitrine... Bravo à vous pour votre geste d'écrire si précieux, si difficile, si universel. 

    Votre post m'évoque le contre-temps de l'écriture. Cette nage à contre courant qui ne se décrète pas... Mais il faut bien jongler avec les contingences.... De mon côté, je prépare le terrain dans des carnets qui se confondent. Dans l'angle mort d'une rame de métro, dans les interstices des journée de travail, sur la crête des nuits, en camouflage pendant des réunions, à l'arrière des bus... J'en suis à me demander si la pratique d'un art martial ne me demanderait pas moins d'effort ???

    Permettez-moi une question pour améliorer mon dos crawlé : tout au long de votre chemin d'écriture d'un projet pour le théâtre, avez-vous besoin d'entendre le texte par des comédiens ? En quoi cela vous aide ?

    Merci pour cet espace virtuel, ilôt qui lève l'encre.

    Amitiés coureuses de fond,

    Emmanuel

    5
    David
    Dimanche 26 Février à 23:00

    Chère Mariette, nous en avons déjà parlé, mais je redis ici que pour moi, le rôle de l'écrit c'est de nous inventer des chemins possibles. L'abstraction de la poésie peut être une belle torche, pour éclairer ce qui n'est pas encore visible puisqu'à inventer. Plus que du théâtre d'anticipation, c'est du théâtre d'inspiration qu'il faut faire.

    Et concernant les délais entre écriture et production scénique, oui le temps est long mais relisant ce soir "Nous les vagues", je t'assure que ce n'est pas démodé. Et parfois ces délais se raccourcissent, au point d'être dans l'instantané, puisque concernant Z.A.E, avec l'équipe de Perdre, nous en dirons des parties dès le 28/02 au Quai CDN d'Angers ;-) 

    Je t'embrasse

    David

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :