• Le vol du temps

     

    Un article du Monde Diplomatique de ce mois-ci que je mets dans ma besace à articles pour Perdre (mais s'il fallait être rigoureuse, c'est le monde entier qu'il me faudrait mettre dans une pochette en plastique...)

    A mettre en lien avec la lecture du Droit à la paresse, de Paul Lafargue. Entre autres.

    C'est un article de Maurizzio Lazzarato, extrait de son dernier ouvrage qui me donne envie d'y jeter un oeil rapidement: La Fabrique de l'Homme endetté. Essai sur la condition néolibérale, Editions Amsterdam, Paris, 2011. L'article s'intitule La dette ou le vol du temps

    Je ne vais refaire le résumé d'un article qui est déjà résumé de son livre, juste citer deux passages, pour vous encourager à aller voir par vous-mêmes...

     

    "La succession des crises financières a conduit l'émergence d'une figure subjective qui occupe désormais tout l'espace public: celle de l'homme endetté. le phénomène de la dette ne se réduit pas à ses manifestations économiques. Il constitue la clé de voûte des rapports sociaux en régime néolibéral, opérant une triple dépossession: dépossession d'un pouvoir politique déjà faible, concédé par la démocratie représentative; dépossession d'une part grandissante de la richesse que les luttes passées avaient arrachée à l'accumulation capitaliste; dépossession, surtout, de l'avenir, c'est-à-dire du temps comme porteur de choix, de possibles.

    (...) Le rapport entre temps et dette, prêt d'argent et appropriation du temps par celui qui prête est connu depuis des siècles. Si, au Moyen-Age, la distinction entre usure et intérêt n'était pas bien établie - la première étant seulement considérée comme un excès du second (ah! la sagesse des anciens!)-, on voyait en revanche très bien sur quoi portait le "vol" de celui qui prêtait l'argent et en quoi consistait sa faute: il vendait du temps, quelque chose qui ne lui appartenait pas et dont l'unique propriétaire était Dieu. Résumant la logique médiévale, l'historien Jacques Le Goff interroge: "Que vend [l'usurier], en effet, sinon le temps qui s'écoule entre le moment où il prête et celui où il est remboursé avec vos intérêts? Or le temps n'appartient qu'à Dieu. Voleur de temps, l'usurier est un voleur du patrimoine de Dieu"*. Pour Karl Marx, l'importance historique du prêt usurier tient au fait que, contrairement à la richesse consommatrice, celui-ci représente un processus générateur assimilable à  (et précurseur de) celui du capital, c'est-à-dire de l'argent qui génère de l'argent.

    Un manuscrit du XIIIè siècle synthétise ce dernier point et le type de temps que le prêteur d'argent s'approprie: "Les usuriers pèchent contre nature en voulant engendrer de l'argent par l'argent comme un cheval par un cheval ou un mulet par un mulet. De plus, les usuriers sont des voleurs car ils vendent le temps qui ne leur appartient pas, et vendre un bien étranger, malgré son possesseur, c'est du vol. En outre, comme ils ne vendent rien d'autre que l'attente de l'argent, c'est-à-dire le temps, ils vendent les jours et les nuits. Mais le jour, c'est le temps de la clarté, et la nuit, le temps du repos. Par conséquent, ils vendent la lumière et le repos. Il n'est donc pas juste qu'ils aient la lumière et le repos éternel".** "

    * Jacques Le Goff, la Bourse et la Vie, Economie et religion au Moyen-Age, Hachette, Paris, 1986, p. 42

    ** Cité par Jacques Le Goff, ibid.

     

     

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