•  

    Depuis que j'ai découvert Paul Graham au Bal, à Paris, il y a quelques semaines, les photos de sa série Beyond Caring se sont comme imprimées sur ma rétine quand je pense à Perdre, à cette première partie écrite, aux personnages qui commencent à prendre corps dans la seconde. 

    Pendant plusieurs mois, entre 1984 et 1985, Paul Graham a fait partie des "bénéficiaires" des aides sociales. Son appareil photo sur les genoux, il a photographié ces salles d'attente, leurs corps entassés.

     

    Echos

    [Paul Graham, Beyond caring]

     

     

    Tu peux t’asseoir. Tu peux poser tes petites affaires, au sol, nettoyé régulièrement. Tu vois comme ça brille ? Cela sent, selon les jours, le citron ou les pins du bord de mer. Ici on attache une grande importance à l’odeur, et au silence. Tu peux fermer les yeux et te laisser aller au plaisir du parfum de propre, il n’arrivera rien d’autre, il n’y a pas de menace cachée, tout danger est circonscrit, il ne se passera rien autour de toi, ici on neutralise toute violence, ici on intercepte tout éclat, on décode, on interprète, on classe toute accélération du pouls. Tu peux tout simplement respirer, tu vois : on ne te demande rien de bien difficile, ici on te laisse, si tu le veux bien, la charge d’oxygéner ton corps, de réguler tes biles, tes fluides. C’est la part qui te revient. Veiller à ta propre quiétude. Devenir responsable de ton propre maintien. Ici on te fait confiance, on appelle ça : le contrat.

     

    As-tu jamais vu un endroit aussi net ? As-tu jamais goûté un air aussi sain ? On t’expliquera si tu le souhaites le système d’aération qui organise tout de l’air qu’ici on respire. Et les déchets, comment, méticuleusement, on les recycle. L’eau, l’air, la lumière qu’on te prodigue ici sont le meilleur engrais pour cultiver les plantes rares, pour faire surgir les fleurs des plus communes plantations, chaque bouffée d’air inspirée purgera la crasse accumulée, quand pour venir ici tu courais dans les fumées grasses, quand tu te contentais de vivre dans l’ombre des usines sans penser qu’ailleurs quelque chose était mieux. Tu retrouveras ta vraie couleur de peau, le lait et le duvet des tout jeunes enfants, de ceux qui naissent dans le satin.

     

    Tu peux pour commencer t’approcher de cette chaise. Bien entendu tu peux t’asseoir, bientôt tu arrêteras de chercher un piège dans chaque situation, ici on a bâti les choses au plus près de tes besoins, au plus près de tes réflexes. Rien n’est compliqué. On se concentre sur la fatigue de ton dos, cette vague douleur installée dans tes jambes. On t’aide à vaincre ce qui te fait du mal à l’intérieur de toi. Bientôt tu n’auras plus rien d’autre à faire que de laisser tes pieds côte à côte sur le sol, et oublier la longue marche. Tes fesses redeviendront un socle reposant. Ici, même le mobilier épouse une pensée construite, celle qui donne à ton corps enfin une ère à habiter : une place.

     

     

    [Extrait de Perdre]

     

     

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  

     

     

     

     

    Depuis longtemps déjà quelque chose ne les concerne plus. Quelque chose ne leur parvient plus, même sous forme de rumeur. Des lumières qui clignotent, une certaine musique échappée des voitures, tout ce qui bat des battements artificiels, tout ce qui crie si fort l’été au bord des plages, tout ce qui grouille l’hiver au cœur des villes : tout cela depuis longtemps est extérieur à eux. Ils sont présents d’une injonction à l’autre, où l’on demande qu’ils soient. Ils répondent, la plupart du temps, à la plupart des attentes. Mais il leur semble avoir perdu la force, alors même qu’ils voient clair dans tout ce qui s’agite, dans tout ce qui monte le son. Les choses électriques, ils savent qu’elles palpitent sans eux. Ils n’en veulent plus, disent-ils, ils disent qu’ils n’en ont plus besoin. Ils préfèrent rester en arrière, dans la surdité au monde, dans les antennes débranchées et la grande fatigue.

     

    Au milieu de leur chemin, quelque chose s’est obscurci, comme si les endroits familiers avaient basculé dans une autre latitude, comme s’ils avaient été témoins d’un phénomène cosmique unique, passé inaperçu aux yeux de tous les autres. Mais ils n’ont pas pressé le pas. Ils ont attendu de comprendre. Ils ont été plus attentifs au temps qu’il fait, aux petites anomalies du climat qui ont commencé à se mettre en place. Ils ont fait travailler leur instinct, ils sont devenus des bêtes sauvages à l’affût du moindre revirement d’étoile.

     

     

     

    (Un premier extrait de Perdre, texte en cours qui commence à trouver sa forme...)

     

     

     

     

     

    Partager via Gmail

    2 commentaires
  •  

    Un article du Monde Diplomatique de ce mois-ci que je mets dans ma besace à articles pour Perdre (mais s'il fallait être rigoureuse, c'est le monde entier qu'il me faudrait mettre dans une pochette en plastique...)

    A mettre en lien avec la lecture du Droit à la paresse, de Paul Lafargue. Entre autres.

    C'est un article de Maurizzio Lazzarato, extrait de son dernier ouvrage qui me donne envie d'y jeter un oeil rapidement: La Fabrique de l'Homme endetté. Essai sur la condition néolibérale, Editions Amsterdam, Paris, 2011. L'article s'intitule La dette ou le vol du temps

    Je ne vais refaire le résumé d'un article qui est déjà résumé de son livre, juste citer deux passages, pour vous encourager à aller voir par vous-mêmes...

     

    "La succession des crises financières a conduit l'émergence d'une figure subjective qui occupe désormais tout l'espace public: celle de l'homme endetté. le phénomène de la dette ne se réduit pas à ses manifestations économiques. Il constitue la clé de voûte des rapports sociaux en régime néolibéral, opérant une triple dépossession: dépossession d'un pouvoir politique déjà faible, concédé par la démocratie représentative; dépossession d'une part grandissante de la richesse que les luttes passées avaient arrachée à l'accumulation capitaliste; dépossession, surtout, de l'avenir, c'est-à-dire du temps comme porteur de choix, de possibles.

    (...) Le rapport entre temps et dette, prêt d'argent et appropriation du temps par celui qui prête est connu depuis des siècles. Si, au Moyen-Age, la distinction entre usure et intérêt n'était pas bien établie - la première étant seulement considérée comme un excès du second (ah! la sagesse des anciens!)-, on voyait en revanche très bien sur quoi portait le "vol" de celui qui prêtait l'argent et en quoi consistait sa faute: il vendait du temps, quelque chose qui ne lui appartenait pas et dont l'unique propriétaire était Dieu. Résumant la logique médiévale, l'historien Jacques Le Goff interroge: "Que vend [l'usurier], en effet, sinon le temps qui s'écoule entre le moment où il prête et celui où il est remboursé avec vos intérêts? Or le temps n'appartient qu'à Dieu. Voleur de temps, l'usurier est un voleur du patrimoine de Dieu"*. Pour Karl Marx, l'importance historique du prêt usurier tient au fait que, contrairement à la richesse consommatrice, celui-ci représente un processus générateur assimilable à  (et précurseur de) celui du capital, c'est-à-dire de l'argent qui génère de l'argent.

    Un manuscrit du XIIIè siècle synthétise ce dernier point et le type de temps que le prêteur d'argent s'approprie: "Les usuriers pèchent contre nature en voulant engendrer de l'argent par l'argent comme un cheval par un cheval ou un mulet par un mulet. De plus, les usuriers sont des voleurs car ils vendent le temps qui ne leur appartient pas, et vendre un bien étranger, malgré son possesseur, c'est du vol. En outre, comme ils ne vendent rien d'autre que l'attente de l'argent, c'est-à-dire le temps, ils vendent les jours et les nuits. Mais le jour, c'est le temps de la clarté, et la nuit, le temps du repos. Par conséquent, ils vendent la lumière et le repos. Il n'est donc pas juste qu'ils aient la lumière et le repos éternel".** "

    * Jacques Le Goff, la Bourse et la Vie, Economie et religion au Moyen-Age, Hachette, Paris, 1986, p. 42

    ** Cité par Jacques Le Goff, ibid.

     

     

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  

    S'essayer à Perdre

     

    Hier soir, lecture des premières pages écrites ici, le magma frais, sachant qu'il n'avait pas encore la consistance recherchée, qu'il y a pour l'instant dans le texte quelque chose qui se perd un peu, qui n'est pas implacable comme je le voudrais, quelques imprécisions à traquer. Et puis toute l'architecture à bâtir, maintenant que j'ai dans les mains une trentaine de pages de ce début, de cette première matière.

    Chantier à venir: organisation des paragraphes jusqu'à ce qu'ils découlent, implacablement, les uns des autres. Le tricot, qui n'a pour l'instant que deux fils, en resserrer les mailles.

    Mais j'ai pu vérifier du moins la piste de mes deux voix, celle qui avance et broie, et l'autre, plus tendre, qui se tisse par en dessous.

    Laura Tirandaz a lu la "seconde voix" de mon texte. Elle a lu, aussi, bien sûr, des extraits de ses textes en cours. Echos certains de nos théâtres qui racontent.

    Précieux espaces d'expérimentation, d'échanges, précieuse attention des auteurs, artistes, membres de la Chartreuse présents, prendre chaque mot, sensation, suggestion de lecture, encouragement, résonnance.

    Peut-être le sens premier d'une lecture publique: être au travail.

     

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  

    (Je crois que je mélange ici deux vers d’Aragon – j’avais écrit « deux verres », c’est l’esprit Chartreuse- « le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés » et « le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure » in Les Yeux d’Elsa)

     

    Le ciel n’est jamais si bleu qu’à sa brisure

     

    Je comprends aujourd’hui plus concrètement ce que veut dire écrire un texte en le cassant, passer dans ton texte avec un marteau, donner des grands coups dans un texte. Jusqu’ici, appliquée, nouvelle, je travaillais plutôt à bien ciseler, à ce que chaque phrase tienne bien droit, je choisissais chaque mot pour avoir le nombre de pieds conforme à la petite musique que j’avais dans l’oreille.

    Aujourd’hui je lutte plutôt contre la petite musique. Je casse la voix qui trop facilement se mettrait à ronronner. Il me faut donc avancer dans Perdre en deux temps : tracer la route, explorer, je dis « avancer au kilomètre », mettre sur la feuille tout ce qui vient, il sera bien temps après d’agencer, de renforcer l’architecture, de sortir la cisaille. Me « brancher » sur la source, là où le magma coule, tout prendre, tout étaler.

    Et puis ensuite revenir, mettre dans le phrasé, dans les images, des surprises et des déséquilibres, condenser, densifier, traquer tout ce qui voudrait faire joli, tout ce qui, au final, est un alexandrin, un octosyllabe déguisé et qui donne à l’oreille le confort de la métrique reconnue, rassurante. Perdre n’est pas rassurant. Même si, je l’espère, la seconde partie donnera de l’espoir et de la joie.

     

    Partager via Gmail

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique