• Les vagues à l'eau

     

    C'est en Allemagne que ça se passe, cette fois. La peur de la fiction et de l'artistique n'est donc pas un phénomène français uniquement. Ça ne rassure pas pour autant. Ma pièce Nous les vagues (Wir Wellen) avait été commandée dans une version radiophonique par la chaine bavaroise Bayricher Rundkunft. Mais à peine les premières répétitions commencées, la direction a fait marche arrière et a décidé de ne plus produire le texte. Une crainte d’échos avec… quoi ? Des procès de terroristes en cours.

    Il y a en ce moment en Allemagne le procès d'un groupe néo-nazi, qui a commis ces dernières années quelques attentats.

    Et donc ? Quel est le lien avec ma pièce ?

    Ah oui : dans mon texte sur un mouvement d’insurrection, deux des personnages rêvent à un moment d’une action mémorable, d’un embrasement. Après le premier échec, ils disent aussi qu’ils reviendront, que le mouvement n’a pas dit son dernier mot. Dans la voix collective qui soupèse la possibilité de renverser le monde établi, il y a des images violentes, des images tendres aussi, des images des révolutions passées, des révolutions imaginées.

    Qu’on puisse laisser entendre que les combats pour la liberté dont je parle dans mon texte pourraient en quelque endroit que ce soit « rejoindre » les mouvements d’extrême droite, cette idée pernicieuse selon laquelle « les extrêmes se confondent » est une paresse intellectuelle qui traduit un grand effondrement de la pensée politique. Se battre pour gagner des droits, pour soi ou pour les autres, se battre pour ne pas les perdre, se battre pour la dignité et les avancées sociales, se battre contre les inégalités : voilà qui est exactement l’opposé de ce à quoi travaillent l’idéologie d’extrême droite et toutes ses ramifications libérales : priver les autres de leurs droits pour obtenir plus soi-même ou maintenir son fief. Voilà qui est essentiellement opposé et qui ne se rejoindra jamais.

    C’est en prétendant le contraire que l’Europe est en train d’ouvrir de larges boulevards à l’extrême droite et au retour de tous les obscurantismes, tout en enlevant pas après pas la possibilités à ses citoyens de s’exprimer ou même de se rassembler[1].

    Qu’on puisse amalgamer une œuvre littéraire à un discours politique, un poème à un meurtre, voilà aussi ce qui me fait peur.

    Il n'est sans doute pas clair pour les responsables de cette radio que Nous les vagues est un texte de théâtre. Que c'est de la littérature. Que des voix de personnages s'élèvent à l'intérieur et se posent la question de l'insurrection, de la révolution, de l'action collective ou individuelle. L'ensemble du texte est garant du fait qu'il s'agit bien d'une construction pas à pas, d'une interrogation. Ou encore, plus simplement, d'un fantasme.

    Est-ce qu’il faudrait donc arrêter de faire entendre les textes qui posent la question de la rébellion ? Est-ce qu’il faudrait arrêter de lire Les Justes, ou bien s’écrire des personnages de meurtriers sous prétexte qu’ils pourraient pousser à des crimes réels ? Il faudrait alors brûler Roberto Zucco, et puis tant qu’on y est tout Shakespeare.

    Rien ne sert de développer l’absurdité et le contresens absolu de tout cela. Je n’en fais pas une affaire personnelle, et je pourrai même rire (jaune) si c’était une histoire isolée et si elle s’impliquait pas toute une équipe dans son sinistre développement.

    J'ai hésité à écrire ici, je n'avais pas envie d'avoir à écrire sur ça. Mais il faut alerter sur cet amalgame qui est fait entre la fiction et la vie, l’impossibilité de plus en plus grande de produire des pièces qui posent des questions, qui en appellent au débat, au cerveau, à l’humain dans sa complexité. En France on dit que c’est trop élitiste, qu’il faut divertir et ne pas « prendre la tête »[2]. En Allemagne, donc, on dit plus clairement que c’est dangereux.

    (Et si tout simplement il s'agit d'autocensure, ce n'est pas plus réjouissant. Je renvoie ici à l'article de Michel Simonot, La peur de faire peur)

     

     

    [1] Cf ce qui se passe actuellement en Espagne.

    [2] Sur les mouvements actuels de censure artistiques en France depuis les dernières élections municipales, voir entre autres l’article de B. Métais-Chastanier dans la revue Agon.

     

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 28 Décembre 2014 à 12:56

    Je suis pour ma part de plus en plus inquiète de l'amalgame fait entre fiction et réalité. Comme si ce qu'on écrivait devait être pris en compte comme du premier degré, toujours, comme si la projection, l'imagination, l'anti-phrase, le raisonnement par l'absurde, n'étaient pas autorisés, ou systématiquement sujets à caution. À ce compte là, on finit par marier officiellement le politiquement correct et les bisounours, et on n'écrit plus rien. 

    2
    NathJi
    Lundi 5 Janvier 2015 à 14:58

    Ben si, on continue à écrire, bravo Mariette pour tes propos toujours si positifs, exigeants et constructifs, et pour ton travail. Envers et contre tout. Bonne année !

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