• Madman Bovary, de Claro

     

    claro

     

     

    Je continue avec les lectures qui apportent de l'eau aux moulins, ici deux moulins différents: toujours celui de l'écriture et de l'exploration des formes, mais aussi celui d'un projet bien précis, mené depuis quelques temps maintenant par Caroline Guiela, entre Madame Bovary de Flaubert et le plateau de théâtre. Vous pouvez trouver des traces de nos premières expérimentations ici, sur le site de la compagnie, puisque tout cela était antérieur de quelques mois à l'ouverture de ce blog. Vous y trouverez des photos, et quelques extraits de textes que j'avais écrits en écho aux improvisations des comédiens. Ce projet aura sans doute différentes suites, et ce dès la saison prochaine.

    Mais revenons au roman de Claro. Dont je découvre enfin l'écriture, après la lecture de plusieurs entretiens (dont le très riche dossier dans Le Matricule des Anges qui lui était consacré à l'automne dernier). Un auteur qui n'a pas peur de parler de forme et de mécanique, voilà qui a de quoi me plaire. Et qui n'a pas la langue dans sa poche, que ce soit pour évoquer l'actualité ou ses contemporains littéraires (cf son blog, Le Clavier Cannibale).

    Dans Madman Bovary, écrit en 2008 et ressorti en poche récemment, Claro prend le prétexte d'une rupture sentimentale récente avec une certaine Estée, pour se plonger à corps perdu dans la relecture du roman de Flaubert. Je dois avouer que ce "prétexte", qui est l'ouverture du roman, m'a fait un peu peur, j'avais imaginé autre chose que le récit douloureux d'une rupture sentimentale, et j'avais raison. Bien heureusement, on oublie vite Estée, avec le narrateur, et on plonge dans une folie bien plus littéraire et bien plus intéressante. Parce que l'action bascule DANS le livre de Flaubert, et non pas simplement à côté, en parallèle ou en écho. On est dans la matérialité du livre, et puis dans la chair tantôt creuse tantôt pleine des personnages. Le narrateur devient puce, mollécule, et entre d'abord dans Emma, plus tard dans Flaubert lui-même, il consacre également une vie entière à devenir Homais, puis Hippolyte à qui il épargne l'erreur de l'opération tandis que c'est Charles qui devient boîteux.

    Obsessionnellement, reviennent aussi tout au long du livre les premières lignes du roman de Flaubert, décrivant l'arrivée de Charles dans son nouveau collège, l'intrusion de la nouveauté à l'intérieur d'un ordre ancien, le début de tout. Dans l'exploration vertigineuse de la chair du texte et de ses impasses, le narrateur, en microscopique explorateur se heurte aux scènes qu'il ne veut pas voir (la nuit de noce de Charles et Emma, l'amputation du garçon d'écurie...), mais ouvre et explose également le roman, comme à l'intérieur d'un délire fiévreux, il établit les parallèles possibles, même contradictoires entre eux, entre Madame Bovary et nous, le monde contemporain et ses propres vanités, avec une Emma dont l'intérieur est une boîte de nuit de province, un Homais vendu aux enchères sous l'oeil des caméras et d'internet réunis, l'empoisonnement d'Emma comme la scène tournée d'un film à petit budget dans un hangar glauque...

    Madman Bovary, c'est Madame Bovary cauchemardé, qui repasse sous les yeux et dans la tête sans que l'on puisse s'en défaire, seul enfer possible pour oublier l'enfer du réel et la séparation amoureuse. C'est la façon de vivre toutes les vies possibles par la littérature, être Homais, être le meilleur ami de Flaubert dont l'ombre inquiétante vient parfois planer au détour d'un chapitre. Finalement, la narrateur, bien que rejetant la vacuité d'Emma, sombre comme elle dans la littérature-consolation, jusqu'au délire il se perd dans les pages. Jusqu'à ce que sa vie se brouille, comme dans le chapitre VIII, suite de clichés des pages du livre de Flaubert à différentes échelles, comme une invitation à se glisser nous aussi entre les lignes ?

     

    claro

     

    ( En passant par mon scanner c'est encore plus déformé, troisième degré de lecture, aggravation du processus...)

    Bref, Madman Bovary, passé la première inquiétude ("Ce n'est qu'un roman??") est une mine d'inventions et d'explorations, un texte à lire et à relire pour se donner le coeur à l'écriture et plonger dans les véritables morceaux de bravoure de l'auteur, du souffle et du culot, et tout de même, une fois le livre refermé, des réminiscences de l'ambiance flaubertienne, jamais de trahison de l'oeuvre:  juste l'ouvrir comme on ouvre un fruit, et mordre dedans comme dans une poignée d'arsenic.

     

     

    « Dino Egger, d'Eric ChevillardMontréal, Québec, le départ se rapproche »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :