• Maison secrète

    Maison secrète

     

    29 juillet.

    Dans la maison secrète j'ai repris l'écriture. Péniblement. Parce que c'est long, le redémarrage. Parce que c'est une lutte de chaque instant avec soi-même pour se tenir à la page. Parce qu'on a beau être dans la maison secrète, il faut faire le vide de tout le reste, des préoccupations, obligations, agendas, angoisses, découragements, paresses.

    Après un mois de calme, de douceur, de vacance, j'ai la confirmation que l'écriture naît d'un moteur qu'il faut purger longtemps, qui tourne à vide plusieurs heures par jours, qui s'enraye d'un rien, prend tout prétexte pour s'arrêter, une autre page ouverte sur l'écran, une course à faire, un chat qui passe, un message, un appel, une lecture, la plage, la pluie, le chat qui repasse à qui on parle, le journal d'écriture qui fait semblant d'aider mais retarde l'écriture, un jeu, le chat qui griffe, les photos à classer, le blog, les mails en retard, les fiches de lecture, les conversations des voisins.

    Dans la même journée c'est l'euphorie et le découragement, les vagues bien connues, la certitude du texte convenu, mou, liquide, chiant, le texte inutile de plus, et pourquoi faut-il que la forme soit de plus en plus classique, et pourquoi cette musique assommante contre laquelle je lutte en vain?

    Et puis enfin au bout de quelques heures on touche quelque chose de dur, l'espoir d'un îlot, on retrouve la nécessité, la chose enfouie, le fil qu'on cherchait et dont tout le reste est le prétexte et l'écrin encore ballot, on touche la chose sans doute qui restera, quand on aura coupé tout ce qu'il y a en trop, les fruit secs, pourris sur l'arbre.

    Je me suis mise en tête que ce serait un roman, un récit déployé du moins, une chose étendue, sans être certaine que ça me convienne du tout, que ce n'est pas risible, bon directement pour les poubelles de recyclage. Sans être certaine que ce n'est pas mon petit hobby d'été, ma petite passion honteuse.

    Alors pour l'instant je déplie, j'ouvre les différentes possibilités sans m'inquiéter trop de la couture, je prends des options, je me laisse de grands terrains à découvrir, de longues plages de mystères.

     

    *

    Ah oui au fait c'est mon roman marin. Ma plongée en plein océan. On dirait que ça va vers quelque chose de fantastique et d'inquiétant, histoire de se donner le frisson. Si j'y arrive ce sera l'histoire d'une mutinerie à l'intérieur de soi-même.

     

    *

     

    30 juillet

    Journée contradictoire. Je bricole, je n'arrive pas à me concentrer. L'écran connecté n'aide pas, je crois que ça influe sur le cerveau, sur la concentration. Mais à force de tourner autour du texte je le regarde de travers, et je commence à comprendre où il veut m'amener. Je croyais avoir à creuser dans le sombre, l'angoisse, l'épouvante, et ce qui me saute aux yeux c'est qu'il est lumineux. C'est pour ça aussi que ça lutte avec lui. On ne s'était pas mis d'accord au départ. C'est là qu'il veut aller: à l'opposé exact de ma "bonne idée".

    Comment faire pour que tout ne s'annule pas d'une page à l'autre, les éléments insolubles: la grande angoisse et la grande joie?

    A partir de ce jour j'ai écrit tout ce que je savais. Je commence maintenant l'écriture de tout ce que je ne sais pas, avec à peine un tout petit peu d'avance histoire de manoeuvrer la forme. Je m'accroche aux mini-îlots-fulgurances. On verra bien ce qu'il reste de tout ça.

     

    *

     

    31 juillet

    Je stagne. Parce que je n'avance que dans le premier degré, et que je n'ai pas encore trouvé le niveau de lecture sous-jacent. L'histoire sous l'histoire qui fait qu'elle est tendue et que tout le reste tient. Le principe d'architecture, qui n'est pas seulement une façon d'agencer des éléments d'une histoire, mais surtout d'agencer les éléments sous-terrains, les forces qui s'opposent. Il me faut travailler en profondeur, pour l'instant je déroule en longueur et c'est creux. Il faudra revenir dessus, densifier, troubler, nourrir.

    L'ordinateur est un handicap plutôt qu'une aide. J'ai mal aux yeux, internet m'absorbe en permanence, et puis le traitement de texte lisse tout, lisse trop, met sur le même plan le brouillon-tentative et l'îlot retravaillé. On dirait que c'est toujours le même texte qui s'écrit, c'est sage, ça ne bouge pas. Je reviens au cahier pour retrouver le souffle. On aura bien assez tôt l'envie de "mettre au propre". Il faut pour l'instant que ce soit sale. Un peu plus.

     

    *

     

    Maison secrète

     

    1er août

     

    Aujourd'hui, un pas de côté m'a permis de me remettre en selle, une rupture assez franche dans la forme, dans le ton, qui ouvre un autre possible du texte: plus hétérogène, plus libre, plus drôle aussi peut-être, et des dialogues qui débarquent sans que je les aie anticipés. On verra bien ce qu'il reste de ça, on en est ni aux décisions, ni à la couture, on en est là où il faudrait toujours en être: chercher la liberté, le plaisir de relier le texte au ventre sans (trop) passer par la tête. On aura bien le temps ensuite, de rationnaliser tout ça.

    Si vous avez envie de savoir ce que je raconte, de quoi je pars, vous pouvez retourner presque trois ans en arrière (oh là là) et relire les bribes de journal de bord que j'avais écrites sur le cargo et juste à mon retour, et en particulier cet épisode, point de départ de ce que je suis en train d'écrire aujourd'hui.

     

    *

     

    10 août

     

    Plusieurs jours de pause, pour faire découvrir la région de la maison secrète aux amis proches, pour marcher, se baigner, passer la frontière, vivre un peu. Mais le texte est là, dans une idée en pleine nuit à noter le matin, dans un "état" plutôt joyeux, serein, suspendu, parfois même de brusques poussées d'adolescence.

    Au retour à Paris, M. a lu les premières pages, me donne son avis sur les premières pistes, me donne envie de continuer. Retrouver l'état d'écriture ici, sans olivier mais avec bambous et pelouse synthétique, piscine municipale et bibliothèque à portée de main. J'ai surtout des envies de lecture, nourrir la machine, j'ai des livres à lire posés sur une étagère depuis plus d'un an, je voudrais tout rattraper pendant le temps d'été qui reste.

    (De l'importance, quand je suis en écriture, d'ouvrir des livres, sans arrêt, d'en être entourée, de puiser l'énergie dans une phrase, de "situer" la solidité de ce que je suis en train de faire par rapport à d'autres livres, d'entrer en dialogue avec les écrivains que j'aime. Par exemple, je n'avais pas les livres sous la mains, mais il a suffi que je pense à Bessette pour m'autoriser des décrochages et une liberté plus grande dans mon troisième chapitre. De l'importance des livres forts, des livres-moteurs, dont j'essaye de garder une trace à portée de main ici. Il en manque un paquet, dont les chroniques arriveront avec plusieurs mois voire années de retard sur la parution. Tant pis. Tant mieux. Quand je suis loin de ma bibliothèque, je vais sur le site d'éditeurs et je lis au hasard des extraits de textes à paraître, j'essaye de trouver des écritures-soeurs).

     

     

    « Certaines n'avaient jamais vu la mer, de Julie OtsukaLa petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon »
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  • Commentaires

    1
    Déborah
    Mardi 11 Août 2015 à 17:12

    C'est toujours aussi beau de te lire...moi aussi maintenant je crois que je commence à m'avouer que j'aime ça, écrire, tout en maudissant la page blanche quand ça ne vient pas comme on le voudrait.


     


    Le spectacle adapté du texte que je t'avais envoyé va voir le jour ce 28 août à Arras, et à ma grande surprise le texte retravaillé sortira en livre d'ici quelques mois. Alors Carcasse, Nous les vagues et toi en tant que personne, aussi :) n'êtes pas étrangers à ce nouvel amour que je me découvre...Alors je voulais essayer de trouver les mots pour t'écrire à quel point je suis heureuse d'avoir un jour pu découvrir tes pages. Tiens-nous au courant lorsque Les Chemins contraires sortiront "chez le libraire". D'ici-là, que l'inspiration t'accompagne !


    Déborah

    2
    Mardi 11 Août 2015 à 18:01

    Chère Déborah,

    Bravo à toi pour tout ce chemin parcouru, bien sûr tiens-moi au courant pour le livre, et pour la naissance du spectacle. De sacrées batailles, tout ça. Contre soi-même, pour commencer. Mais ça vaut le coup, non?

    3
    Pauline
    Mardi 18 Août 2015 à 22:03

    Hâte de suivre et de découvrir l'intérieur de ce cargo. J'entends d'ici quelques rouages. Merci, il y a de la lumière sous la porte, la lecture est dans cet espace-là. Bonne écriture!!!! 

    4
    Mardi 18 Août 2015 à 22:41

    Ce sera vraiment un travail au long cours, vu le temps dont je dispose, mais cet été m'a permis de voir quand même l'objet sortir (un peu) de son brouillard, de commencer à tester des choses... A vite. M

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