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    Maladie de la jeunesse

     

    [Les fameux fauteuils rouges du théâtre de l'Elysée, Lyon]

     

     

    Nous reprenons cette semaine les répétitions de Maladie de la Jeunesse. Retrouvailles de l'équipe depuis cet été et repérage des lieux au théâtre de l'Elysée avec ses beaux fauteuils rouges...

    Nouveau départ, directement dans la dernière ligne droite, avec un texte réduit, une adaptation où n'apparaît plus le personnage de Alt, et où le "mouvement" de cette pièce est, je l'espère, retendu, accéléré. Avec, aussi, l'arrivée d'un nouveau comédien, Valentin L'Herminier, dans le rôle de Petrell.

    Comme pour Se souvenir de Violetta, je serai avec l'équipe en pointillés, mais j'essayerai de faire de mes constantes vadrouilles un atout pour un regard neuf?? A suivre...

     

     

     

     

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    Nous reprendrons les répétitions dès le 31 février, pour jouer du 19 au 26 février au Théâtre de l'Elysée, à Lyon...

    Je reviendrai sur la reprise des répétitions, et les adaptations que nous avons apportées au texte avec Mathieu, en attendant, voici le fly du spectacle!

     

     

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    Dans les urgences du moment, il nous fallait, avec Mathieu, prendre des décisions concernant Maladie de la jeunesse. Quoi faire du "monstre" qu'est cette pièce à bien des égards, dans le temps imparti, et maintenant que le travail de l'été a eu le temps de faire son chemin dans nos esprits. Parce que les conditions de production d'un spectacle actuellement, en dehors des structures subventionnées, ne laisse pas beaucoup le choix de se creuser les méninges, pour ne pas sacrifier les envies artistiques à l'absence de budget. Et peut-être que ça nous oblige à aller à l'essentiel. Trouver ce qui fait la substance de Maladie, ce qui résonne en nous par-delà les générations, ce qui s'est déposé et imposé depuis les répétitions de juillet.

    Et, dans le temps excessivement court qu'il nous reste, où il nous faudra réunir toute une équipe, à plusieurs reprises, entre Lyon et Paris, au milieu des projets de chacun, il nous est apparu qu'il ne serait pas judicieux de montrer l'intégralité de ce texte, alors que nous n'avons pas eu le temps nous-mêmes d'en faire le tour. Mais plutôt nous intéresser aux forces vives qui ont traversé les répétitions. Pas vraiment un montage, mais plutôt, comme le suggère Mathieu, un mouvement, à l'image des mouvements qui poussent les personnages de la pièce les uns vers les autres, les uns contre les autres. Une étape de travail à l'épreuve de la représentation.

     

     

    Alors Carcasse

    [Répétitions de Maladie de la jeunesse, juillet 2010]

     

     

    Je me suis donc mise à réduire le texte, en me rendant compte aussi que le spectateur de 2010 n'avait sans doute pas besoin des mêmes développements explicatifs que celui de 1923, et avec la confiance faite au travail de cet été sur le texte intégral: je sais que certains éléments du jeu, des personnages et même de l'intrigue sont passés dans les corps, et font maintenant partie de la mémoire commune, cette étrange mémoire des répétitions qui fait que des éléments parviennent au spectateur, même entre les lignes.

    Mathieu fait le même travail de son côté, nous confronterons ensuite nos choix, nos priorités, nos préférences. Se pousser l'un l'autre vers des décisions radicales? (je crois que nous avons déjà quelques idées...)

     

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    Fin de ces trois premières semaines de répétitions.

    Nous repartons avec des doutes, des certitudes, mais surtout l'envie très forte d'être à la hauteur de la responsabilité que nous demande ce texte.

    Travailler la conscience, pour rendre justice en toute précision à  ce qui meut chaque personnage, en fait un corps encore en vie, en énergie, en recherche.

     

     

    Compagnie du Veilleur

     

    Louise Roch dans le rôle de Marie

     

     

    Compagnie du Veilleur

     

    Claire Galopin dans le rôle d'Irène

     

    Compagnie du Veilleur

    Mickaël Pinelli dans le rôle de Freder et Judith Rutkowski dans le rôle de Lucy

     

     

    Compagnie du Veilleur

     

    Amandine Pudlo dans le rôle de Désirée

     

     

    Compagnie du Veilleur

    Pierre Moure dans le rôle de Petrell

     

     

     

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    Et puis il y a Les Races, dont je ne me remets pas. Ecrit juste après le départ de Bruckner en exil, en 1933. Je précise que je lis le texte dans son adaptation française de 1934, certainement édulcorée, puisqu’on peut voir en lisant les critiques de l’époque que la France de 1934 n’était pas vraiment prête à comprendre le fond du problème…

     

    Ce troisième opus n’est pas le moins terrifiant, et, après les deux autres, il fait un pas supplémentaire dans l’idéologie. C’est comme si Bruckner s’était promené dans les rues de Berlin avec un enregistreur, avait capté les conversations et copié-collé dans la pièce des pages entières de journaux. Et ça fait l’effet bouleversant de l’instantané, du document, de la photo prise sur le vif où on saisit un visage qui aura disparu peu après.

     

    La première phrase est le programme de toute la suite : Karlanner, étudiant en médecine, demande à son ami Tessow, récemment embrigadé au parti nazi : « Selon toi, je ne devrais pas l’épouser parce qu’elle est juive ? » .

     

    Quelques années après Maladie de la Jeunesse, la politique est entrée à l’université. On est de nouveau chez les étudiants en médecine, mais leurs études sont devenues encore plus marginales. Ce qui importe, c’est d’appartenir ou non au Parti : nous sommes le jour des élections, Allemagne 1933. Dès la première scène, on est dans le débat d’idées. Bruckner ne prend plus de pincettes. Il va droit au but. Nous sert des pans entiers de propagande nazie, antisémite, nationaliste. Nous montre l’effet dévastateur sur Karlanner, un tout jeune étudiant, plutôt « de gauche », plutôt démocrate. Face à lui, Tessow démonte ses arguments un par un, accuse la République de tous les maux. Ses mots sont des machines de guerre. L’enjeu est très concret : il faut convaincre son ami de voter :

    « Il n’y a qu’un seul parti, un seul. Tu dois y entrer. Il n’est pas admissible que tu n’y sois pas. »

    Il faut s’oublier en tant qu’individu, faire partie de la « grande camaraderie ». Et, pour cela, il faut renoncer à la raison :

    «  Tu ne peux avoir aucune idée encore de ce qu’est notre foi. Tant que tu n’auras pas cessé de chercher à comprendre par le raisonnement, tu ne seras pas saisi de la sainte émotion qui est en nous. »

     

    Alors, Karlanner annonce à sa petite amie, Hélène, juive et étudiante comme lui, qu’il a voté pour le Parti. Elle ne le croit d’abord pas, pense qu’il plaisante quand il se met à sortir les discours tout faits de Tessow. En une seule scène, il la renie et la quitte, avant d’aller fêter la victoire d’Hitler dans une brasserie. Nouveau déchaînement de discours antisémites parmi les clients de la brasserie, notamment le discours d’une institutrice sur les races, terrifiant de ridicule, qui explique que, grâce à la science exacte, « rien en peut être aussi sûrement et aussi rapidement reconnu que la trame nordique du cheveu. »

    Karlanner se laisse ensuite convaincre de préférer la guerre aux études (« Un cerveau peut-il être considéré comme épuré de toute juiverie lorsqu’il s’obstine encore à chercher l’avenir de l’Allemagne sur les bancs des écoles ? »), de participer à l’humiliation d’un enseignant juif, et enfin de participer aux rafles contre les juifs dénoncés.

     

    C’est ainsi qu’il se retrouve à arrêter et à humilier publiquement un autre de ses amis, Siegelmann, à participer à de plus en plus de rafles, qui se terminent pour la plupart dans un bain de sang parce qu’il faut aller vite et rendre les rapports en temps et en heure. Il doit renoncer à soutenir son doctorat parce qu’il est sorti pendant deux ans avec une juive, et doit mener pour se racheter une étude scientifique sur « la nature particulière de la juive », et suivre un cours sur « La Morale des Races ».

    Puis, évidemment, on lui demande d’aller arrêter Hélène. Il se ravise et va la prévenir des dangers qu’elle encourt. Il se rend compte à ce moment là  qu’il espère être arrêté à son tour, pour en finir et être exécuté…

     

    Dans cette étude prise sur le vif de l’effondrement des consciences, une figure me paraît particulièrement intéressante, parce qu’elle est souvent oubliée de nos relectures de l’Histoire a posteriori, c’est celle du père d’Hélène, juif et collaborateur, de même qu’on pouvait être allemand et résistant. Riche industriel dans une entreprise de savon (en 1933, Bruckner ne pouvait pas savoir la portée symbolique de ce choix…), issu d’une famille implantée en Allemagne depuis des générations, le père d’Hélène affirme publiquement son soutien au parti nazi. Il écrit une lettre aux puissances étrangères pour dire à quel point les juifs sont bien traités en Allemagne. Il explique à sa fille qu’il y a plusieurs races parmi les juifs :

    « Qu’avons-nous de commun avec ceux qu’on boycotte, ces parasites, ces soi-disant intellectuels socialistes, ces ouvriers, ces petits colporteurs venus on ne sait d’où ? Qu’avons-nous de commun avec ces gens-là ? Ce sont eux qui font toujours renaître la ridicule légende du juif errant. »

     

    De son côté, Hélène envoie dans le monde entier des cartes postales avec des photos de ses amis persécutés en inscrivant au dos : « Allemagne, 1933 ». Comme l’auteur, elle choisit de s’exiler.

     

    A la fin du deuxième acte, Karlanner a commencé à se repentir. Hélène met tout en place pour qu’il s’enfuie avec elle, mais il ne le fait pas, et choisit de disparaître en se faisant arrêter pour trahison par ses collègues. Il demande qu’on raconte à Hélène qu’il est heureux, qu’il a passé son doctorat et qu’il a ouvert son cabinet. « Un roman », dans un monde où cela ne peut absolument plus exister.

     

    Ce qui me bouleverse dans la vision que Bruckner développe de cette jeunesse allemande qui retourne sa chemise au moindre coup de vent et qui ne cherche qu’à se perdre dans le collectif, c’est la pulsion de mort qui la traverse, comme il l’avait déjà senti en 1926 dans Maladie. Choisir la guerre plutôt que l’avenir, c’est une forme de suicide collectif née de la défaite de la première guerre mondiale : Karlanner avoue à Tessow vouloir tomber en France, parmi les paysans qui paisiblement cultivent leurs champs à cette époque de l’année, de l’autre côté de la frontière :

     

    « Ils ont la pipe à la bouche, ils se baissent, ils se relèvent, ils s’appellent à voix haute : ils travaillent ! Ils rient ! Nous ?

    Tessow_ Je me sens mal. Je me sens mourir.

    Karlanner_ Dans ce tableau paisible, la mort seule me regardait en face ! Seule la mort, Tessow. »

     

    Dans le dernier acte, avant l’arrestation de Karlanner, les deux étudiants prennent un peu de recul sur ce qu’ils viennent de vivre :

     

    « Karlanner_ Si j’avais résisté comme quelques uns seulement ont essayé de le faire, j’étais perdu tout de suite. Qu’il n’y en ait eu que quelques uns seulement, c’est ce qui a déterminé notre destin commun. Tu m’as aidé à entrer là-dedans, c’est tout. Mais voilà qu’à présent notre propre destin revient à nous, à chacun de nous en particulier, et chacun de nous aura de nouveau à décider de soi-même… en son âme et conscience. »

     

    Et, dans les dernières pages :

     

    « Tessow_ C’est une sale blague que de placer son existence sous la contrainte magique du premier idéal. Je le sais à présent. C’est se supprimer de la circulation, et rien d’autre. Le suicide.

    Karlanner_ Peut-être nous sommes-nous supprimés nous-mêmes. Toi aussi, Tessow, quoique de l’autre côté. Nous étions une démocratie faible et désemparée. Nous aurions dû la rendre forte. C’était là la grande mission de la jeunesse allemande. Nous l’avons manquée.

    (…) Moi, je l’ai ratée mon Allemagne. »

     

    Il tombe finalement pour son Allemagne, tandis que, dans le monde réel, Bruckner prend la fuite et fait jouer sa pièce en suisse puis en Allemagne. Ironie du sort, les critiques françaises de 1934, si elles reconnaissent la force de la pièce, se bouchent les yeux devant l’enjeu principal :

    « Quant à la question juive, qui fait le fond du sujet de Races, si elle a passionné l’Allemagne, on peut bien dire qu’en France elle n’offre aucun sens, aucun intérêt. L’opposition des races, des religions n’existe plus chez nous, et c’est en vain qu’on voudrait tenter de la ressusciter ».

     

    Elles donnent ainsi raison, précisément, à un personnage des Races :

    « Le monde fait encore celui qui ne comprend pas ».

     

     

     

     

     

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