• Matamore n°29, d'Alain Farah

     

    Voici le livre qui m'a donné envie de rebatiser ma rubrique "lectures" en "chasse aux trésors". Car c'est un vrai trésor. En l'occurence je ne l'ai pas chassé, il m'a été offert, merci beaucoup, je l'ai commencé sur une terrasse à Montréal et ne pouvais m'empêcher de petits bonds de joie et de délectation, oui, voilà la littérature que j'aime, celle qui est à elle seule un moteur, une incitation à l'écriture, à la lecture, à la pensée. Et c'est vraiment très drôle, aussi.

    (Ami français, si tu n'as pas toujours la chance de trouver les très belles éditions du Quartanier, je viens de voir que Matamore n°29 était réédité chez Léo Scheer, ici).

    Difficile de savoir par où commencer cette chronique, car Alain Farah est rusé, un très bon joueur de littérature, qui écrit un texte dont les éléments sont si bien imbriqués, qu'il est difficile de tirer un seul fil sans refaire le livre tout entier.

    Dans ce Matamore n°29, il explore et démonte l'autofiction (du moins c'est ce qu'il nous laisse entendre), en mathématicien: les éléments de l'équation sont posés sur la table, et tous entrent en interaction les uns avec les autres. Souvenirs personnels répondent à des événements de l'actualité (assassinat de Kennedy, mort de Jean-Paul II...), dans un jeu d'écho de miroir d'une grande finesse, ou le "je" se perd: il est question de plusieurs "Alain", et d'un Joseph Mariage, agent ayant pour mission de l'aider à retrouver son passé et qui se confond avec lui ou prend au contraire son autonomie.

    Le texte déploie toujours plusieurs pistes en parallèle, et chaque partie semble éclairer la précédente en la décalant un petit peu. Ce n'est pas très simple à expliquer, mais c'est très fort, croyez-moi sur parole et allez vite vérifier. D'autant que le style est vif, avec des phrases simples et percutantes, qui touchent et bouleversent en profondeur.

    J'ai aimé la grande malice avec laquelle l'auteur développe l'art des digressions: règles du jeu du tennis, leçon de littérature sur le parallèle entre Joyce et Hamlet, pour épater au restaurant un artiste rencontré lors d'une conférence, récital à un poulet mort, histoire de Napoléon, généalogie personnelle, exposés sur la sole et le lieu, ou colin...

    J'ai aimé sa malice à mettre les univers en abîme les uns par rapport aux autres, puis à revenir à un point (un mot, une image) avancé quelques pages plus haut. C'est de la haute voltige, un tourbillon dans lequel on se perd parfois - j'imagine que, si j'ai souri de pouvoir faire de nombreux liens entre les choses, une bonne partie des références a dû m'échapper aussi, mais qui nous dessine au fond le portrait de cet auteur de 29 ans, son amour, sa maladie (LE-SOMBRE) et surtout sa réflexion permanente sur l'écriture en train de se fabriquer.

    C'est de la mécanique à vue, ça s'éprouve plus que ça ne se raconte, sinon on risque de se faire dire comme à ce personnage de lectrice: "Vous ferez fortune dans la glose".

    Alors un petit extrait de la dernière partie du livre, mais vraiment, j'insiste, c'est un tout, un objet qui risque à tout moment de s'écrouler si on isole un seul élément tant la mécanique est précise. Un extrait, donc, qui semble livrer quelques clés, mais est-ce bien sûr?

    " Au terme d'innombrables heures d'interrogation, tout ce qui nous reste, c'est cette affirmation de Joseph Mariage:

    Je suis un leurre à l'ancienne, fabriqué de toutes pièces pour attrapper le plus de poissons.

    Cette description n'est-elle pas tout indiquée pour un opérateur de radar aux connivences soviétiques qui, après quelques difficultés financières, se fait muter dans un entrepôt de livres éducatifs?

    Tout cet ouvrage ne serait-il q'une réflexion sur la mort d'un Irlandais (Kennedy) telle qu'incomprise par le rapport Warren?

    La triangulation de ma structure (oeuf - zéro - love) ne serait-elle qu'une fiction (au sens de la gedenkenexperiment) mise en place pour expliquer comment un homme de vingt-neuf ans résiste au LE-SOMBRE?

    Qui tire les ficelles?

    Que nous révèle ce mystère déguisé en enigme de manière à avoir l'allure d'une astuce?

    Tout cela ne serait-il ne fait qu'un numéro?

    Staline le Boucher disait: "Les poètes sont des ingénieurs de l'âme".

    Voilà pourquoi je concentre mes forces sur ces moments où la vie résiste à la littérature, et du même coup résiste à LE-SOMBRE."

    p. 172-173 dans l'édition du Quartanier

     

     

     

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