• Mes prix littéraires, de Thomas Bernhard

     

     

    Je me marre. A la lecture de ce cadeau clin-d'oeil bien sûr, je m'amuse du personnage que se construit Bernhard bien sûr, qui sous ses airs innocents dégoupille toutes les conventions, s'assied dans le public en attendant qu'on l'invite officiellement à monter sur scène, prépare un discours en quelques lignes juste avant les cérémonies, mais tombe si juste qu'il manque se recevoir la giffle d'un ministre, se fait désinviter autant qu'inviter, achète des costumes qu'il rend, des voitures qu'il casse. Je m'amuse de ces courts texte, un par prix littéraire reçu, récit du contexte, de la cérémonie, de l'usage fait de la somme gagnée et autres anecdotes afférentes. 

    Mais pas seulement. Je ne peux m'empêcher de croire à l'endroit de sincérité exacte, entière. A la guerre corps et âme contre l'Etat autrichien, aux tiraillements, à la compromission nécessaire, quand l'argent peut permettre d'enfin s'acheter "des murs", de quoi écrire, de quoi s'enfermer. 

    Je ne peux m'empêcher d'être saisie par le tranchant du style, et en même temps prise d'une empathie réelle pour cette figure d'écrivain en pays réactionnaire, où même les honneurs sont parfois des mesquineries déguisées (comme cette attribution du "petit prix d'Etat", normalement réservé aux débutants, alors qu'il aurait largement pu prétendre au grand à ce moment de sa carrière, comme la présidence d'un jury aussi bête qu'antisémite et ne tenant bien sûr aucun compte de son avis).

    On lit à travers ces lignes une vie entre honneurs et galères, maladie pulmonaire, petits boulots, et figure constante de la tante à ses côtés, accompagnant et recueillant dans les moments de creux. On lit les contradictions avec lesquelles il faut négocier à chaque seconde:

    "A peine étais-je arrivé qu'un journal se manifesta, ils voulaient m'interviewer. Je me reculai dans mon fauteuil et j'acceptai. Je déballai mes quelques affaires et voilà déjà qu'on sonnait à la porte, les gens du journal étaient là et avaient sorti leurs stylos. C'était la première interview de ma vie, peut-être que je l'ai donnée au Hamburger Abendblatt, qui sait. J'étais tellement excité que je ne parvenais à terminer aucune de mes phrases, certes je savais tout de suite quoi répondre à chaque question qui m'était posée, mais je n'étais pas très heureux de la façon dont je formulais mes réponses. Je me disais: les gens se rendent sûrement compte maintenant que tu viens d'Autriche, de la cambrousse la plus profonde. Le lendemain je vis ma photo dans le journal et au lieu, comme on pourrait s'y attendre, d'éprouver une joie sans réserves, j'avais honte des inepties que j'avais dégoisées devant les gens du journal et j'abhorrais ma photo, si vraiment je ressemble à ce qu'on voit sur ce cliché, me disais-je, je ferais mieux de me retirer pour toujours dans la montagne, au fond d'une vallée profondément encaissée, et de ne plus jamais entrer en contact avec le monde extérieur. Me voilà donc, profondément blessé, en train d'étaler une épaisse couche de marmelade d'oranges sur ma tartine de petit déjeuner." (p. 57-58)

     Et pour le plasir, la fameuse scène du scandale (on pourra lire le discours effectivement prononcé en fin de volume et comprendre la force de la charge...)

    " Je tirai de ma poche le petit bout de papier avec mon texte et j'en donnai lecture, d'une voix peut-être un peu tremblante, ce n'est pas impossible. Naturellement, mes jambes aussi tremblaient un peu. Or je n'avais pas encore fini mon texte que la salle commençait à s'agiter, j'ignorais complètement pourquoi, car je donnais calmement lecture de mon texte, dont le thème était de nature plutôt philosophique, quoique marqué par quelques passages, je m'en rendais compte, un peu plus incisifs, et à quelques reprises j'avais prononcé le mot Etat. Je pensais, voilà un texte très calme, grâce auquel je pourrai, comme de toute façon personne ici ou presque ne le comprendra, m'éclipser sans trop faire de vagues, il parlait de la mort et de sa toute-puissance et du caractère dérisoire de tout ce qui relève de l'humain, de la précarité des hommes et du caractère nul et non avenu de tout Etat. Je n'avais pas encore fini mon texte donc, que le ministre avait déjà bondi, le visage cramoisi, s'était rué sur moi et m'avait invectivé en des termes que je ne parvins pas à saisir. Dans un état d'irritation extrême, il me faisait face et me menaçait, oui, il s'approchait de moi, la main levée dans sa fureur. Il fit deux ou trois pas dans ma direction, puis fit abruptement demi-tour et quitta la salle." (p. 87-88)

     

     

     

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