• Michel Vinaver et la "Mise en trop"

    Michel Vinaver et la "Mise en trop"

    (Vue depuis le train où j'écris cet article. Non ça n'a rien à voir. Et alors?)

     

    Depuis mes retraites estivales, je relis, entre autres, les écrits sur le théâtre de Michel Vinaver. La semaine prochaine, aux Lectures sous l’arbre organisées par Cheyne, j’évoquerai son écriture et la façon dont elle a été « fondatrice » pour moi. Plus que ça, Vinaver est un auteur-référence qui m’accompagne autant dans l’écriture théâtrale que dans la pratique de la dramaturgie ou la réflexion sur la place de l’auteur de théâtre.

    D’article en article, une réflexion revient : celle de la dimension hybride du texte de théâtre, entre dimension littéraire et assujettissement au spectacle et au « règne de la mise en scène » qui en bride la recherche et la liberté.

    Si, depuis les années 80, l’édition théâtrale et l’intérêt porté aux textes de théâtre ont pris un nouveau souffle, avec des maisons aux lignes radicalement littéraires comme Espaces 34 ou Quartett, la question du passage au plateau des textes « hors commande » reste toujours aussi problématique.

    Je cite donc un article de 1988 qui me semble refléter tout aussi bien la situation actuelle, dans la méfiance des metteurs en scène pour des formes trop « autonomes » qui ne leur permette pas cette surenchère de « valeur ajoutée » spectaculaire sur laquelle leur travail est bien souvent jugé.

     

    « On comprendra que, pour la majorité des auteurs dramatiques (la relation entre auteur et metteur en scène) est une relation a priori harmonieuse, ne comportant aucun problème essentiel, et pour cause : il n’y a pas d’altérité. Auteur et metteur en scène sont parfois la même personne, ou alors, l’auteur moule son ouvrage sur ce qu’il présume être le désir et l’exigence du metteur en scène, et se sent à l’aise dans cette situation. Il se sent à l’aise, n’en imagine pas d’autre.

    Reste la minorité d’auteurs dramatiques qui fonctionnent comme écrivains avant tout, autrement dit, dont la production obéit à une finalité première qui est celle de la poussée poétique du texte même. Les œuvres qui en découlent peuvent laisser indifférent le metteur en scène, ou le séduire. Si le metteur en scène est séduit, que se passe-t-il ?

    (…) Et bien, ce qui se passe, c’est que tout simplement le metteur en scène en fera trop. Il ne peut pas ne pas en faire trop. Toute sa culture, toute son histoire, l’attente qu’il suscite et l’environnement compétitif dans lequel il baigne, le pouvoir qu’il détient et la dynamique de pouvoir qui le conduit à sans cesse renforcer celui-ci, l’obligent à ajouter de la valeur, à ajouter de l’intérêt au texte dont il s’est saisi, à le gonfler, à y injecter tout ce qui a fait de lui ce qu’il est en tant que créateur à part entière.

    La pratique de ces metteurs en scène est parfaitement adaptée à la réalisation de spectacles qu’ils conçoivent entièrement et dans lesquels le texte a la fonction d’un accessoire. Elle convient parfaitement, également, à la reprise de grands textes du passé qu’ils ont l’ambition de réactualiser et de faire revivre sous une forme nouvelle et avec des enjeux nouveaux, car ces textes existent dans la mémoire collective. Ancrés dans le patrimoine culturel, ils ont la capacité de subir toute sorte de mutation sans pour autant se dissoudre (on peut d’ailleurs se demander si, dans le cas de la reprise d’un grand classique, le texte n’a pas souvent aussi le statut d’un accessoire – mais c’est sans autre gravité : la représentation passe, le texte demeure). Cette pratique, en revanche, ne convient pas à un texte contemporain correspondant à la définition que je donnais tout à l’heure, celle d’un objet littéraire accompli en tant que tel, ayant une existence autonome.

    Dans ce cas particulier, il y a, sinon conflit, sinon chevauchement de deux visées qui se contrarient. Le texte n’a besoin que d’une chose : se faire entendre distinctement sur une scène. Le metteur en scène, a besoin, lui, au travers de ce texte, d’aller plus loin, toujours plus loin, dans la recherche de sa vision propre. Rien n’y fait. Il ne peut pas s’empêcher d’aller jusqu’au bout de son pouvoir, de ses pouvoirs. Il le fait en toute bonne foi, c’est-à-dire qu’il n’a pas de peine à se convaincre que, ce faisant, il sert la pièce au maximum. Le résultat est, cependant, que la pièce s’efface au profit des moyens.

    Qu’il y ait problème, les metteurs en scène doivent le ressentir, même si c’est d’une façon diffuse : en effet, statistiquement, on constate qu’ils répugnent à monter des textes contemporains ayant un caractère d’autonomie ; ils se sentent plus à l’aise, mieux à leur affaire, quand ils montent un Shakespeare ou un Racine, un Büchner ou un Tchechov ou un Strindberg. Ils abordent rarement une nouvelle pièce d’un auteur d’aujourd’hui. Sauf quand il s’agit d’une « commande », c’est-à-dire d’une pièce écrite dans le cadre d’un projet qui est le leur. 

    (…) Tant qu’il en ira ainsi, l’auteur a intérêt à favoriser, en parallèle au moins avec des productions prestigieuses, des expériences marginales, sommaires, périphériques, aux confins de la vie théâtrale établie ; des expérience qui lui rapporteront peu au regard des droits d’auteur et de la notoriété, mais où il aura plus de chances de voir sa pièce représentée dans des conditions où il la reconnaîtra, et où le public en prendra connaissance vraiment. »

    Extraits de La mise en trop, in Ecrits sur le théâtre 2, L’Arche, 1998.

     

    Qu’en dire aujourd’hui, presque trente ans plus tard ? Que l’espèce est vivace, des auteurs de théâtre intéressés par l’autonomie de ce qu’ils font, que c’est de ceux-là dont je me sens proche, même s’il est difficile au sein des théâtres de défendre des écritures dont le passage à la scène ne semble pas évident, voire reste insoluble, impossible, utopique. Je reste persuadée qu’un bon texte de théâtre ne fait pas forcément un spectacle évident, certainement pas efficace, pas réussi du premier coup, mais doit faire avancer la réflexion, la tentative, ouvrir de nouveaux territoires dans lesquels accepter de se perdre.

    Qu’il est toujours vrai que parmi les textes repérés (par exemple parmi l’aide à la création du Centre national du théâtre), seuls (ou presque) seront montés ceux qui ont été écrits et pensés pour un projet de mise en scène, que les auteurs eux-mêmes se mettent à endosser cette fonction pour pouvoir faire exister leurs textes, et se font avaler par un marché qui n’est pas compatible avec la recherche littéraire.

    Que le texte continue à se dissoudre dans le règne des images et de la mise en scène, parfois avec bonheur, d’autres fois plus difficilement, quand plus rien ne vient masquer une indigence de la pensée, le plaisir de la fabrication théâtrale ne suffisant malheureusement pas à justifier (à mon sens ) qu’on convoque un public pendant deux heures.

    Je préfère pour ma part les démarches radicales, dans un sens ou dans l’autre : absence de texte assumée et invention de nouvelles formes de narration, plutôt que texte « prétexte » mal compris, masqué ou évacué derrière moult effets spectaculaires, et de l’autre côté texte impossible, trop grand pour la scène, dont le spectacle est une tentative d’approche, une recherche à vue, une humble escalade.

    Les auteurs, alors, toujours, alternent, jonglent, composent, comme dans les années 80 mais avec moins de moyens encore, entre les partenariats théâtraux, les commandes, et leurs œuvres inavouables, monstrueuses, secrètes, impossibles à monter, en apparence, mais plus intimes, plus profondes, plus visionnaires sans doute. Produire vs inventer. Parions sur ce qui restera.

     

     

     

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