• Michel Vinaver, "perdu dans le paysage"

    Michel Vinaver, "perdu dans le paysage"

    Michel Vinaver, "perdu dans le paysage"

    (C'est toujours depuis le même train que j'écris.)

     

     

    Je continue avec les Ecrits sur le théâtre de Michel Vinaver, à la fois comme préparation des Lectures sous l’arbre et de la rentrée à venir. Se remettre avec finesse et non sans humour à la pensée, à l’écriture et à la dramaturgie. Clin d’œil également au stage d’écriture que j’animerai la semaine prochaine, et pour lequel j’ai choisi le thème des « territoires inconnus ». Au sens propre comme au sens figuré : le paysage comme sujet, mais surtout comme expérience de l’avancée dans l’écriture d’un texte qui se dévoile petit à petit autour de nous.

    Ce texte est extrait d’un très bel entretien mené en 1987 par Jean-Loup Rivière, et publié dans le second volume des Ecrits sur le théâtre (L’Arche 1998).

     

    « JLR : Je voudrais revenir sur l’affaire du cheminement de l’œuvre ; de la route qu’elle a empruntée. Il y a une chose que je me demandais, c’est si vous étiez terrestre ou maritime, parce qu’on sait bien qu’il y a deux sortes de chemin : celui que l’on fait sur la mer où le chemin ne préexiste pas à l’objet en déplacement, que ce soit le paquebot ou le nageur ; on ne peut voir le chemin qu’une fois parcouru, pas avant. Quand on regarde ce que vous avez fait, ça ressemble plutôt à ça, à un chemin maritime, où il n’y a rien de signalé, où il n’y avait pas de bornes tracées au préalable. Parce que l’autre modèle, le modèle terrestre, celui du chemin déjà fait et qu’on suit, le long duquel on avance, ce n’était pas très satisfaisant pour moi. (…) Et puis, quand j’ai visionné les bandes vidéos d’un entretien que vous avez fait, je vous ai entendu dire que parmi les choses que vous n’aimiez pas, il y a la mer. Donc, me suis-je dit, décidemment le modèle maritime n’est pas le bon. Alors, peut-être que l’équivalent terrestre de la mer, c’est le désert… (…) Du reste, on a le sentiment qu’il y a un côté marcheur chez vous. Alors, est-ce que vous êtes un marcheur terrestre ?

    MV : Je ne me sens, en tous cas, absolument pas navigateur. La mer c’est ce que vous dites, c’est l’apeiron, la turbulence sans forme, mais aussi ça implique une technicité quant à la façon de se gouverner, que je n’ai pas du tout. Alors dans le désert il y autre chose que cette technicité, je ne sais pas ce que c’est, je n’ai pas, du reste, une expérience personnelle de la randonnée dans le désert, mais si cette image me touche c’est que, quand on dit désert, il y a amorce d’un paysage. Peut-être pas un paysage rassurant, constitué, mais quelque chose qui permet à un paysage de se faire. Je sens le désert comme une virtualité de paysage, et je crois que mon travail dans l’écriture c’est d’aller vers des paysages qui n’existent pas encore. Je dis aller vers des paysages plutôt que faire fonctionner des machines. Un paysage se constitue à partir du moment où un thème puis un autre puis un troisième, jusqu’à des dizaines de thèmes, viennent se conjuguer ou entrer en collision, charriant des éléments d’histoires, des éléments de personnages, des éléments de situations. Processus opposé à celui qui aboutit à la construction d’une machine, où il y a un agencement de rouages, un entraînement des uns par les autres dans un système causal.

    JLR : Paysage, c’est un mot que vous employez souvent de manière métaphorique, alors je voudrais savoir quels sont les ingrédients et opérations nécessaires pour que l’on puisse dire qu’un paysage existe. Au minimum, que faut-il pour faire un paysage ? A partir de quand diriez-vous qu’il s’en constitue un ?

    MV : Un jour, en écoutant Henri Maldiney, à qui je dois la notion d’apeiron, j’ai retenu cette phrase « perdu dans le paysage », je crois qu’il parlait de Cézanne, et il m’en est resté ceci : le paysage, c’est ce dans quoi on se perd, c’est aussi là où l’on peut se repérer, c’est les deux, et c’est mouvement entre se perdre et se repérer, qui n’est pas sans lien avec ce dont on a déjà parlé, qui est la polarité partir-rester. Le paysage, c’est le monde en cours de constitution à quoi l’individu participe, il en est, et en même temps il peut s’y regarder. Le paysage, c’est peut-être ce qui peut permettre à l’individu de se regarder par rapport aux autres. »

     

    Michel Vinaver, "perdu dans le paysage"

    (une dune qui se prenait pour un désert).

     

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