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    Malaxe, malaxe.

     

    Je retrouve cet été le face à face avec les textes. La matière à malaxer, et le temps, le fameux temps du texte, quand d'abord ce n'est pas assez mûr et puis ensuite quand c'est presque trop tard, quand la matière est en train de se figer, qu'il faut faire vite pour imprimer la forme la plus proche possible de ce qu'on désirait.

    Voilà que ZAE me fait signe qu'il faut le terminer. Il serait temps, me direz-vous. Après plus d'un an et demi à en triturer la pâte, à me perdre dans la forêt. Je tenais à prendre le temps de cette exploration-là, prendre le temps de ne pas terminer trop vite, de ne pas relire dans quelques mois en me disant que j'aurais pu aller plus loin, que j'aurais pu travailler plus. C'est peut-être ce qui se produira malgré tout, mais au moins j'aurais essayé de trouver le temps juste.

     

    *

     

    Et puis il y a le nouveau texte. Celui qui presse et dont je suis encore en train de malaxer la pâte neuve. Pas si neuve en vérité, parce qu'il y a quasiment aussi longtemps que je tourne autour. Le nouveau texte dont je n'ai presque rien dit ici, et dont je ne dirai pas encore tout, tant j'attends d'être sûre de la direction. Il y sera question de sorcières de toutes les époques, et de notre temps comme il déraisonne, et fait glisser les mots, les idées, et monte des murs et ne sait plus quoi faire de ses citoyens et de leurs croyances. Il y sera question d'éclairage public, d'espaces communs à trouver, de formules magiques et politiques, d'inquisition, de possession et de dépossession, d'apparence et de convictions, et du doute comme forme la plus aboutie de la croyance.

    Pour l'instant, Nouveau texte qui n'a pas de titre sort de l'état liquide pour se solidifier. Et voilà que je remalaxe les pages qui étaient en chantier depuis plusieurs mois. Et voilà que j'étire la pâte, puis en jette la moitié, puis reprends, puis complète, jusqu'à ce que les chemins soient clairs à l'intérieur des intuitions. Voilà que des cinq pages que je réécris sans cesse jusqu'à ce que ça sonne parfaitement bien, jusqu'à ce que je sois moi-même absolument d'accord avec ce que j'y raconte, et que je ne me tende pas mes propres pièges pour la suite, voilà que de ces quelques pages-là sont nées une quinzaine d'autres.

    Le chemin est encore long, et l'été à sa moitié. Merci à mes proches qui ont tout mis en œuvre pour que je puisse organiser mon temps, passer mes journées avec ma petite fille de cinq mois tout en retrouvant quelques heures par jour pour me remettre à malaxer, avoir le temps enfin de faire, refaire, trouver, jeter, douter.

     

     

     

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  • Le temps du texte

     

    Connexion du matin. La course à l'actualité. Un scandale chasse un autre scandale. Un glissement chasse un autre glissement. Une erreur chasse une autre erreur. Une énormité chasse une autre énormité. On fait de la politique à coups de tweets, d'images, de contre-informations, qui, même si elles sont démenties quelques heures plus tard ont quand même le temps de faire leur chemin dans quelques têtes, ont quand même le temps d'être reprises en boucle. On trafique l'Histoire, on la redessine allègrement. On pille tout vocabulaire. On déracine toute pensée.

    Et l'écriture ne peut pas répondre au coup par coup. Et le théâtre voudrait être une arme solide, de construction déconstruction mais il n'en a pas le temps. Quand il faut plusieurs mois pour écrire une pièce, plusieurs années pour en imaginer une production. Alors il faut trouver le temps juste et propre du texte. Alors il faut faire de la force avec nos lenteurs.

    Alors il faut proposer un contre-temps.

    Je comprends depuis quelques temps qu'à faire la course avec les actualités, les énormités, les faits-divers, je serai toujours perdante. Même la bonne vieille anticipation commence à avoir quelques coudées de retard. Je commence à comprendre qu'il faut faire le grand écart, entre le réel et une autre dimension, tirer du côté du symbole, de la métaphore. Remettre en perspective. Réinventer du temps long.

    Et puis il y a le temps de l'errance. Le temps du doute. Le temps des fausses pistes. Depuis plus d'un an et demi je réfléchis à un texte autour de la laïcité. C'est une commande, que j'ai acceptée par envie de ce travail commun, et aussi parce que je savais qu'elle allait me déplacer, me résister, m'obliger à prendre position, bousculer un peu ma façon habituelle d'écrire pour le théâtre.

    Et bien sûr l'actualité se déchaîne, et bien sûr nous voilà au cœur du tourbillon électoral, avec cette notion-là brandie et balancée comme une patate chaude de candidat en candidat, sans jamais être redéfinie, replacée dans son contexte. Et bien sûr le temps que la pièce soit écrite et créée, cette période-là sera derrière nous, une autre (encore plus folle?) l'aura rendue caduque.

    Je n'écris pas du théâtre documentaire. Je ne saurais pas faire, ou trop maladroitement, de consigner les faits, de donner du matériau brut. Alors il me faut chercher le secours des historiens, le recours aux détours. Faire émerger la structure plutôt que l'anecdote, descendre d'un cran dans ce qu'il y a d'intime, de profond. Préférer le champ large à la sidération. Quitte à faire des pas de côtés.

    Et garder du mordant sans être toujours frontale. Et garder le présent tout en le faisant arriver de loin. Et garder les petites antennes qui captent l'air du temps et se tournent vers le futur, sans vouloir jouer les prophètes, les petits oiseaux de mauvaise augure. Plus facile à dire qu'à faire. Il faut peut-être un peu d'humour, si on veut y arriver.

    De la même façon, l'année dernière, je m'étais retrouvée prise de cours en commençant ZAE (Zone à étendre, qui n'est pas encore finalisé mais pour lequel je sais un peu mieux où je vais). Je commençais l'exploration de ma forêt shakespearienne, tranquillement y inventais ses assemblées, quand, à la fin du même mois, les Nuits debout venaient me rappeler que je serai toujours en retard. Et donner un coup d'arrêt à l'écriture. Le temps de reprendre le chemin circulaire. Le temps de décaler les choses. Le temps de réaffirmer que la fiction n'avait pas à singer le réel, ni à lui courir après. Mais le transformer, l'amplifier, le déformer aussi, pourquoi pas. Se rappeler qu'on a tous les droits, quand on écrit, quand on crée. Surtout celui de ne pas rester collé au monde. Surtout celui de l'exagération, de la transformation. De l'amplification. De la proposition. Et même celui de la mauvaise foi. Se rappeler que s'il y a bien un lieu ou se permettre de l'audace, c'est dans celui de la fiction.

    (Tout un programme...)

     

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    Etat des doutes

     

    Etat des doutes

     

    Etat des doutes

     

    Demain je quitterai la Chartreuse, après trois semaines de travail, 30 pages de texte, 21 fragments, 39607 caractères, 23 pages de notes, plusieurs centaines de pages de lecture, et un texte dont je ne saurai rien dire pour l'instant, un territoire défriché,  une route à continuer, avec exigence, ne pas me contenter de ce que je sais déjà faire, prendre le temps, retarder encore un peu l'idée d'un résultat, s'octroyer le luxe de ne rien avoir à montrer, à prouver, que des questions, des doutes, la recherche encore du vrai moteur, celui qui part du ventre et non pas seulement de la pensée. Céder à l'envie du calme, du silence. Les espaces de recherche, comme à la Chartreuse, où quelque chose peut mûrir sans obligation d'en rendre des comptes, sont rares, précieux. Eux aussi, sans doute, font partie de nos "zones à défendre".

     

    Etat des doutes

     

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  • Maison secrète

     

    29 juillet.

    Dans la maison secrète j'ai repris l'écriture. Péniblement. Parce que c'est long, le redémarrage. Parce que c'est une lutte de chaque instant avec soi-même pour se tenir à la page. Parce qu'on a beau être dans la maison secrète, il faut faire le vide de tout le reste, des préoccupations, obligations, agendas, angoisses, découragements, paresses.

    Après un mois de calme, de douceur, de vacance, j'ai la confirmation que l'écriture naît d'un moteur qu'il faut purger longtemps, qui tourne à vide plusieurs heures par jours, qui s'enraye d'un rien, prend tout prétexte pour s'arrêter, une autre page ouverte sur l'écran, une course à faire, un chat qui passe, un message, un appel, une lecture, la plage, la pluie, le chat qui repasse à qui on parle, le journal d'écriture qui fait semblant d'aider mais retarde l'écriture, un jeu, le chat qui griffe, les photos à classer, le blog, les mails en retard, les fiches de lecture, les conversations des voisins.

    Dans la même journée c'est l'euphorie et le découragement, les vagues bien connues, la certitude du texte convenu, mou, liquide, chiant, le texte inutile de plus, et pourquoi faut-il que la forme soit de plus en plus classique, et pourquoi cette musique assommante contre laquelle je lutte en vain?

    Et puis enfin au bout de quelques heures on touche quelque chose de dur, l'espoir d'un îlot, on retrouve la nécessité, la chose enfouie, le fil qu'on cherchait et dont tout le reste est le prétexte et l'écrin encore ballot, on touche la chose sans doute qui restera, quand on aura coupé tout ce qu'il y a en trop, les fruit secs, pourris sur l'arbre.

    Je me suis mise en tête que ce serait un roman, un récit déployé du moins, une chose étendue, sans être certaine que ça me convienne du tout, que ce n'est pas risible, bon directement pour les poubelles de recyclage. Sans être certaine que ce n'est pas mon petit hobby d'été, ma petite passion honteuse.

    Alors pour l'instant je déplie, j'ouvre les différentes possibilités sans m'inquiéter trop de la couture, je prends des options, je me laisse de grands terrains à découvrir, de longues plages de mystères.

     

    *

    Ah oui au fait c'est mon roman marin. Ma plongée en plein océan. On dirait que ça va vers quelque chose de fantastique et d'inquiétant, histoire de se donner le frisson. Si j'y arrive ce sera l'histoire d'une mutinerie à l'intérieur de soi-même.

     

    *

     

    30 juillet

    Journée contradictoire. Je bricole, je n'arrive pas à me concentrer. L'écran connecté n'aide pas, je crois que ça influe sur le cerveau, sur la concentration. Mais à force de tourner autour du texte je le regarde de travers, et je commence à comprendre où il veut m'amener. Je croyais avoir à creuser dans le sombre, l'angoisse, l'épouvante, et ce qui me saute aux yeux c'est qu'il est lumineux. C'est pour ça aussi que ça lutte avec lui. On ne s'était pas mis d'accord au départ. C'est là qu'il veut aller: à l'opposé exact de ma "bonne idée".

    Comment faire pour que tout ne s'annule pas d'une page à l'autre, les éléments insolubles: la grande angoisse et la grande joie?

    A partir de ce jour j'ai écrit tout ce que je savais. Je commence maintenant l'écriture de tout ce que je ne sais pas, avec à peine un tout petit peu d'avance histoire de manoeuvrer la forme. Je m'accroche aux mini-îlots-fulgurances. On verra bien ce qu'il reste de tout ça.

     

    *

     

    31 juillet

    Je stagne. Parce que je n'avance que dans le premier degré, et que je n'ai pas encore trouvé le niveau de lecture sous-jacent. L'histoire sous l'histoire qui fait qu'elle est tendue et que tout le reste tient. Le principe d'architecture, qui n'est pas seulement une façon d'agencer des éléments d'une histoire, mais surtout d'agencer les éléments sous-terrains, les forces qui s'opposent. Il me faut travailler en profondeur, pour l'instant je déroule en longueur et c'est creux. Il faudra revenir dessus, densifier, troubler, nourrir.

    L'ordinateur est un handicap plutôt qu'une aide. J'ai mal aux yeux, internet m'absorbe en permanence, et puis le traitement de texte lisse tout, lisse trop, met sur le même plan le brouillon-tentative et l'îlot retravaillé. On dirait que c'est toujours le même texte qui s'écrit, c'est sage, ça ne bouge pas. Je reviens au cahier pour retrouver le souffle. On aura bien assez tôt l'envie de "mettre au propre". Il faut pour l'instant que ce soit sale. Un peu plus.

     

    *

     

    Maison secrète

     

    1er août

     

    Aujourd'hui, un pas de côté m'a permis de me remettre en selle, une rupture assez franche dans la forme, dans le ton, qui ouvre un autre possible du texte: plus hétérogène, plus libre, plus drôle aussi peut-être, et des dialogues qui débarquent sans que je les aie anticipés. On verra bien ce qu'il reste de ça, on en est ni aux décisions, ni à la couture, on en est là où il faudrait toujours en être: chercher la liberté, le plaisir de relier le texte au ventre sans (trop) passer par la tête. On aura bien le temps ensuite, de rationnaliser tout ça.

    Si vous avez envie de savoir ce que je raconte, de quoi je pars, vous pouvez retourner presque trois ans en arrière (oh là là) et relire les bribes de journal de bord que j'avais écrites sur le cargo et juste à mon retour, et en particulier cet épisode, point de départ de ce que je suis en train d'écrire aujourd'hui.

     

    *

     

    10 août

     

    Plusieurs jours de pause, pour faire découvrir la région de la maison secrète aux amis proches, pour marcher, se baigner, passer la frontière, vivre un peu. Mais le texte est là, dans une idée en pleine nuit à noter le matin, dans un "état" plutôt joyeux, serein, suspendu, parfois même de brusques poussées d'adolescence.

    Au retour à Paris, M. a lu les premières pages, me donne son avis sur les premières pistes, me donne envie de continuer. Retrouver l'état d'écriture ici, sans olivier mais avec bambous et pelouse synthétique, piscine municipale et bibliothèque à portée de main. J'ai surtout des envies de lecture, nourrir la machine, j'ai des livres à lire posés sur une étagère depuis plus d'un an, je voudrais tout rattraper pendant le temps d'été qui reste.

    (De l'importance, quand je suis en écriture, d'ouvrir des livres, sans arrêt, d'en être entourée, de puiser l'énergie dans une phrase, de "situer" la solidité de ce que je suis en train de faire par rapport à d'autres livres, d'entrer en dialogue avec les écrivains que j'aime. Par exemple, je n'avais pas les livres sous la mains, mais il a suffi que je pense à Bessette pour m'autoriser des décrochages et une liberté plus grande dans mon troisième chapitre. De l'importance des livres forts, des livres-moteurs, dont j'essaye de garder une trace à portée de main ici. Il en manque un paquet, dont les chroniques arriveront avec plusieurs mois voire années de retard sur la parution. Tant pis. Tant mieux. Quand je suis loin de ma bibliothèque, je vais sur le site d'éditeurs et je lis au hasard des extraits de textes à paraître, j'essaye de trouver des écritures-soeurs).

     

     

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    Le premier caillou

    (détail d’une sculpture attribuée au « maître de Cabestany », XIIème siècle).

     

    Ah oui au fait, j’ai commencé un nouveau texte. A peine, quelques lignes, quelques pages. Un tout premier principe. Mais ces quelques lignes constituent un premier caillou, une première matière solide à prendre dans le creux de la main, une base pour tout le reste. Et ce n’est pas rien. Parce que cela faisait presque deux ans (depuis la fin de la rédaction de Perdre) que ma main passait à travers ce caillou, peinait à la saisir, bien que je sache approximativement où le trouver, il était caché à ma vue, à mes sens. Je savais de quoi je voulais parler, sur quoi je voulais écrire, mais cela ne m’est d’aucune utilité pour commencer un texte, au contraire, les idées m’encombrent et il faut que je pense, de plus en plus, à m’en méfier. Attendre, me dit mon tendre, de n’avoir plus rien à dire pour enfin commencer le travail d’écriture.

    Saisir dans sa main quelque chose qui résiste, c’est avoir le plaisir de l’intuition, de la façon dont l’objet se développera, la forme, le mouvement : la ligne ou la spirale, les vagues ou la chute ou les ronds concentriques du caillou qui rencontre l’eau. J’ai retrouvé ce plaisir là pour la première fois depuis des mois. Je n’avais pas écrit rien, mais j’avais écrit pour, et c’est un autre plaisir, et c’est même un autre métier, une vie parallèle, une partition du cerveau.

    Les textes précédents, toujours, à ce moment, apparaissent comme des brouillons, des choses qu’on ne peut plus défendre devant la beauté du caillou nouveau, de la nouvelle certitude.

    J’espère avoir le temps cette saison de me ménager des retraites et pour commencer le travail, c’est-à-dire tout : les centaines de pages que j’espère, les élans et les nez cassés sur le caillou, les longues impasses, les découragements, des rechutes, des refontes, des retournements, des moments de grâce et les tricheries nécessaires pour combler les trop grands vides, en attendant.

    Que les vies parallèles me laissent le temps de ce voyage. Que la pensée pour les autres ne grignote pas trop celle-ci. Que je sache disparaître.

    Ah oui, au fait, il s’agit d’un caillou du fond des océans. D’un abyssal caillou.

     

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