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    Je m'entoure de ma littérature. Murs miroirs d'inépuisables où aller puiser. Ma garde rapprochée pour déclencher, consolider l'écriture, mon atelier de mécanique je vous le livre, tel qu'empilé ce soir sur mon bureau, le souffle des autres d'où je prends mon élan pour trouver la solidité du texte à venir, l'épine dorsale, pour architecturer la commande, la faire mienne.

    Mes très solides compagnons c'est, pour commencer un nouveau texte de théâtre, toujours Beckett, son incroyable Dépeupleur, puis Bertrant Cantat, Nous n'avons fait que fuir, puis Falk Richter, Sous la glace, Le Système, puis Olivier Cadiot, Fairy Queen, puis Heiner Muller, Hamlet-Machine, puis Koltès, Dans la solitude des champs de coton, puis Philippe Malone, Septembres, puis pour cette fois Larry Tremblay, Abraham Lincoln va au théâtre, puis toute ma bibliothèque derrière moi, puis les textes pas encore lus...

    Ce que je cherche en écrivant, c'est à déclencher le mécanisme de la langue, la petite phrase dans la tête la faire mienne, la déployer, c'est aussi trouver le moteur propre à ce texte là (le théâtre, les éléments de la commande), les bons rouages pour le faire tenir debout, pour lui donner une force implacable, ne pas seulement faire joli, ne pas seulement répondre à la commande, mais trouver la construction qui corresponde exactement au propos. Je cherche et je vous tiens au courant.

    Pour l'instant je dessine à gros traits. Je trace des contours qui se préciseront, s'affineront au cours des prochains mois. Je place les pièces les unes à côté des autres. Je tourne la notice dans tous les sens. Je vais à la facilité. Je m'empêche d'aller à la facilité. J'efface. Je trie. Je copie. Je me documente. Je trace des territoires. Je fais de la place pour écrire pleinement.

     

    mécanique

     

    (d'autres suggestions de textes-moteurs sont les bienvenues)

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    Québec. Je lis aus soleil, j'arpente la ville, je vais au théâtre, je fais chaque jour un peu plus la connaissance des six auteurs et de leurs six projets. Et puis je me pose des questions. Sur mon métier. Sur les limites qu'il me faudra mettre en place pour me protéger, pour ne pas me sentir envahie, déviée dans mes choix, utilisée, et pour pouvoir écrire, tout simplement.  J'envisage toutes les choses qu'il va me falloir résoudre dans les années qui viennent. Les tiraillements. Celui de la place où écrire, par exemple. La résidence me paraît idéale: hors temps, protégée des sollicitations extérieures et des problématiques matérielles, la plupart du temps propice à l'échange et la rencontre avec d'autres écrivains, d'autres artistes d'autres horizons.Tenue d'écrire par une invitation, un contrat. Une urgence confortable.

    C'est en résidence que j'ai pu commencer Nous les vagues, peut-être que sans un temps suivi pour m'y mettre, je n'aurai pas eu le courage de m'attaquer à ce projet-là, je l'aurais toujours reporté au lendemain, toujours eu d'autres choses à faire: la vie quotidienne, mais aussi les projets de théâtre portés par d'autres, que j'ai toujours tendance à faire passer avant mon propre travail de création, puisqu'il n'engage pas que moi, etc... Maintenant j'aimerais inverser le mouvement. Poser en priorité dans l'agenda ces plages-là, résidences officielles ou bricolées par moi (se trouver un coin de campagne, ou juste: couper le téléphone, internet, m'isoler). Pouvoir dire que le travail que j'ai à faire ne supporte pas que je me coupe en deux, ou même plus. Pouvoir rendre les moments de travail hermétiques les uns aux autres. Etre exclusive, mais être vraiment là quand je fais quelque chose. Et reporter les autres choses à plus tard ou bien dire: je ne suis pas indispensable.

    Ici je goûte le bien être de la situation de résidence (même si je n'y suis pas pour mes propres écrits, je suis quand même baignée dans l'écriture, les écritures et leurs façons, plus ou moins douloureuses, de se faire jour). Je me projette. Je veux pouvoir travailler comme ça dès mon retour en France. Je dois plonger: 1/ parce que j'ai des échéances 2/ parce que ça commence à devenir obsessionnel. M'enfermer. Ecrire. Couper toutes les connexions possibles. (Sauf avec les proches. Au contraire. Inverser. Que ce ne soit plus tant le travail qui décide de ma localisation, que les proches.)

    Alors en rentrant, déposer des dossiers de résidence pour la saison prochaine?  Multiplier les exils volontaires? Multiplier les petits déchirements qui sont la condition nécessaire pour l'exhaltation et la concentration, la seule façon de pouvoir contrer les horaires et les contraintes? Ou au contraire, essayer de me sédentariser, vivre dans ma ville, dans mon quartier, dans mon appartement? Continuer à alterner les deux? Peut-être que c'est le fait d'être loin qui réveille l'importance d'inventer vite quelque chose qui me convienne, qui tricote sans douleur travail pour les autres, travail pour moi et vie privée. Ce qui est sûr, c'est que ces dernières années le travail pour les autres a pris toute la place. C'est ce qui me fait vivre. Mais qui m'empêche de plus en plus de respirer.

    Alors je vais essayer des choses. Je vais tester des formules. Expérimenter des dosages. Continuer, sans doute, à passer d'un extrême à l'autre. Etre certainement difficile à suivre. Me contredire beaucoup. Désirer en même temps des choses diamétralement opposées. Me jeter à corps perdu dans un travail de groupe puis disparaître pendant plusieurs mois. Voyager encore où les invitations me mènent et ne plus quitter mon appartement. Répondre aux commandes et me perdre dans mes expérimentations inclassables. Ecrire dans ce blog et ne pas pouvoir partager ce qui est en train de se produire. Et ne pas passer mon temps à me justifier, et ne pas culpabiliser si je refuse un projet, si je passe à côté d'une rencontre, si je ne fournis pas de la pensée à la demande, si j'ai des absences, si j'ai des vacances, si je ne peux pas faire plus. Ne donner que ce que je peux donner sans me faire mal, sans avoir l'impression de me trahir.

     

    Résidence à Québec

     

    Que choisir? La petite maison ou le voyage au long cours?

     

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    Je continue ma série de billets que je dirais bilan-sur-la-façon-dont-je-veux-faire-mon-métier-ou-pas, sans doute parce que je suis dans une période où je peux faire des choix, accepter ou non différents types de projets, imposer (ou, du moins, proposer) mes conditions, prendre une part active à la définition de ma place (cf "Comment tu t'appelles?").

     

    Une question qui revient souvent est celle de la commande, on me demande comment ça se passe, qu'est-ce que c'est exactement qu'une commande, qui commande un texte et pourquoi, etc... Là encore, les réponses sont très variables et surtout le vocabulaire très mouvant, et j'ai l'impression, en regardant autour de moi, que le mot "commande" a l'air de recouvrir un nombre de types de relations aussi élevé que le mot "dramaturge"... Là encore, il faudrait quasiment un nouveau mot pour chaque projet, et pour éviter un certain nombre de malentendus.

     

    C'est également, entre auteurs, le principal et premier sujet abordé en ce moment, tant c'est devenu la principale façon de travailler pour les uns et les autres. C'est souvent l'occasion de se rendre compte que ce n'est pas toujours serein, que ça recouvre des réalités de travail et des économies (de temps et d’argent) diverses et pas toujours claires. Une stimulation et un carcan tout à la fois, avec lesquels nous jonglons les uns et les autres de façon bien diverses.

     

    La commande, je m’en rends compte, parce que j’ai déjà écrit de cette manière là et que je vais continuer à le faire, est quelque chose qui me bouscule, qui me stimule, m’excite, me donne une grande énergie, mais m’angoisse aussi beaucoup, me fait peur et me donne l’impression de ne pas entièrement travailler pour moi comme je me promets de plus en plus de le faire.

     

    Bon, déjà, étymologiquement, ça pose la question de l’autorité. Qu’est-ce que ça veut dire, pour un auteur, de répondre à une commande ? Au service de qui, de quoi, doit-il se mettre ? Ca renverse quand même singulièrement une façon habituelle de penser, qui serait que l’auteur aurait une nécessité à dire et à écrire quelque chose, nécessité intime ou politique ou formelle, dont s’empareraient ensuite un metteur en scène et une équipe pour la traduire scéniquement, la donner à voir. A l’inverse, lorsqu’il y a commande, c’est l’auteur qui se met au service de la nécessité d’un metteur en scène, d’un comédien, d’une équipe. Et c’est plutôt passionnant.

     

    Mais ne faut-il pas apprendre à désobéir ? En effet, un texte qui colle trop à la demande de départ n’a pas grand intérêt, on se dit que le metteur en scène, les comédiens, auraient très bien pu s’en tirer eux-mêmes, si l’auteur n’est là que pour apporter un savoir faire technique, autant le prendre comme conseiller (dramaturge ?!) et se débrouiller par soi-même (on n’est jamais mieux servi, etc…). On rêve plutôt de dépasser l’attente, de faire œuvre, d’aller plus loin. Il serait trop douloureux, même si ça arrive parfois, d’apposer son nom sur un projet qui ne rejoint en rien notre propre façon de penser ou de mettre les choses en forme.

    D’un autre côté, il n’y aurait pas grand intérêt à passer totalement à côté des attentes et de la commande, sauf si on tient vraiment à ne jamais être joué et à ne plus jamais être sollicité pour aucun projet théâtral. C’est quand même, la plupart du temps, une vraie rencontre, un vrai dialogue que provoque la commande, et les occasions de pareilles rencontres sont assez rares pour ne pas passer à côté.

    Doser la rencontre, donc, et doser les pas que chacune des parties doit faire l’une vers l’autre. Tenter l’équilibre.

     

    Se pose aussi la question du statut des textes de commande par rapport aux textes déjà écrits, publiés ou non : actuellement, il est presque plus intéressant pour une compagnie de commander un texte original à un auteur plutôt que de monter un texte déjà existant d’un auteur vivant : au moins, on est sûr d’en avoir l’exclusivité, la primeur, et les petites compensations qui vont avec sous forme d’aides, de subventions, etc… Les lauriers aussi, d’avoir l’immense courage de se jeter dans l’inconnu avec un auteur qui ne sait pas trop lui-même dans quoi il va se lancer. L’aventure est excitante, et peut représenter un véritable coup de pouce dans le creux d’une carrière, dans le besoin pour un auteur, jeune ou moins jeune, de se confronter de nouveau à une équipe et au sacro-saint plateau. Mais stimuler les auteurs de façon extérieure, sans arrêt, n’est-ce pas les empêcher aussi de dire vraiment ce qu’ils ont à dire, d’aller se perdre dans les profondeurs de leurs convictions à eux, les maintenir coûte que coûte du côté du plateau pour ne pas qu’ils aillent trop du côté de la littérature ?

     

    Est-ce qu’un texte écrit pour une commande pourra trouver un destin autonome (édition, autres productions) aussi facilement qu’un texte écrit en dehors de tout compagnonnage avec une équipe ? Là encore, les réponses divergent en fonction des auteurs, des projets et de la sérénité avec laquelle les choses se passent. Mais je crois que c’est quelque chose qu’il faut avoir en tête avant même de commencer l’écriture. Et pouvoir imposer une façon de travailler qui permette à l’auteur de mener l’écriture jusqu’au bout.

     

    La saison prochaine, je serai confrontée à deux types de commandes, avec deux équipes différentes. Bien sûr vous en saurez plus, au fur et à mesure, sur ce blog, mais j’attends pour cela d’être un peu plus avancée dans la réflexion.

     

    D’un côté, un travail solitaire, mené sur un texte pour une équipe à partir de contraintes, de thèmes et d’idées qui leur tiennent à cœur. Plusieurs mois devant moi, pour me frayer un chemin là-dedans, trouver ma propre façon de tirer les fils, puis épurer en trouvant ma propre nécessité dans le projet, mes moteurs, quitte à ne conserver qu’une part infime des données de départ, ou, du moins, à les transformer, me les approprier. Mon objectif est d’aboutir à un texte autonome, que je signerai, que j’aie envie de faire lire indépendamment du projet dans lequel il prend naissance, pour lequel je n’aie pas besoin de me justifier, d’expliquer le contexte de création et qui puisse être lu, au même titre que d’autres, de mille façons différentes, pour soi, pour la scène, pour l’oralité ou pour la lecture silencieuse, pour le spectacle ou pour le livre. (Je tiens beaucoup à ces différentes facettes) Pour l’instant, des morceaux très épars d’un casse-tête que j’ai du mal à relier ensemble, mais j’ai hâte dans les semaines qui viennent de m’y mettre à temps plein pour décider d’une structure, d’une entrée, ou bien d’en essayer plusieurs.

    Vous en saurez donc plus très bientôt.

     

    Et je serai également, si tout va bien, associée à un autre projet, où il s’agira plutôt d’écrire et de réagir à partir du plateau, des recherches de la mise en scène, des propositions de jeu. Le projet naîtra de la visite de lieux précis, de la rencontre de personnes précises et de leur travail. L’écriture ne pourra commencer qu’au moment des répétitions, puisqu’elle répondra directement aux propositions des comédiens, il s’agira d’accompagner la recherche, de répondre au présent, au coup par coup, se faire à la fois agencement et témoignage, sans que je pense avoir le temps d’en faire une « pièce », un texte autonome. Pour cela il me faudrait retravailler, après la rencontre, plusieurs mois de mon côté, et de nouveau faire le tri, laisser décanter, trahir. Cela se fera peut-être, mais ce sera une suite, autre chose.

     

    La question que je me pose en ce moment est : faut-il signer les deux projets de la même façon ? Ce ne sera pas assurément le même travail, ni le même temps, ni le même usage. Est-ce juste de dire que je serai « l’auteur » si je ne sais pas encore s’il y aura un texte, ou bien une écriture scénique, ou bien des improvisations, ou bien un montage à partir d’autres matières ? Est-ce qu’il ne faut pas signer plutôt une collaboration artistique ? Ce sera, en effet, un acte d’écriture, mais comment prévenir les attentes des spectateurs, et des professionnels ?

     

    Bref, c’est là que je rejoins mon billet précédent : les mots sont trompeurs, et nous enferment parfois dans de toutes petites cases alors qu’ils recouvrent des réalités très vastes et difficilement comparables entre elles. Je voudrais réussir à trouver, à chaque fois, la juste dénomination, pour que le spectateur et le lecteur sachent exactement à quel endroit, à quel moment de l’expérimentation ils se trouvent.

     

    « Ecriture » est un univers très vaste, la commande un coup de pied aux fesses pour s’y jeter, mais aussi un chemin imposé et un temps défini qui détermine, avant même l’écriture, la nature même de l’objet à venir. Il convient d’en parler beaucoup, tout au long du processus, être sûrs de tous les côtés que rien ne part à la dérive.

     

    Dernière réflexion en ce qui concerne les « risques » de la commande, et les précautions à prendre, il me semble, avant de se lancer dans l’aventure : prévenir que, moulinées au filtre de la subjectivité de l’auteur, le réel et les « sources » auront certainement disparus, que l’auteur de théâtre fait rarement un reportage, qu’il utilise rarement la parole des uns et des autres telle quelle, ou bien c’est là un enjeu du travail d’écriture à part entière, et dans tous les cas le travail sur la forme transforme, sublime ça. Les « inspirateurs » ou les commanditaires ont donc de fortes chances d’être déçus s’ils s’attendent à ce qu’on leur tende un miroir. Les spectateurs et lecteurs enquêteront en vain pour savoir si c’est de leur propre vie qu’on s’est inspiré. Les personnes rencontrées pourront être soulagées, on n’est pas là pour leur voler quoi que ce soit. (J’extrapole, non pas sur mes propres projets, mais sur ceux d’autres auteurs, à qui on demande parfois d’écrire à partir d’une population, d’un lieu, d’une histoire particulière).

     

    Encore une fois, l’auteur, pour faire son travail, doit s’affranchir du vrai, le transformer, le déformer, quitte à le rendre encore plus vrai que nature. Il doit tordre ce qui lui arrive, pour qu’il y ait vraiment acte d’écriture, pour ne pas être un stylo, un instrument ou un prétexte. Il doit faire comme le dramaturge : trouver sa voix et sa place. Rester, quoi qu’il arrive, aux commandes de son propre univers. Essayer de ne pas vendre son âme, tout en se mettant, comme tout autre membre de l’équipe, au service d’un spectacle.

     

    Deux textes à écrire, donc, l'année prochaine, et trouver malgré ça le temps de Perdre...

     


     

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    En 2004, alors que je m'appelais ETUDIANTE EN  DEA D'ETUDES THEATRALES, j'ai passé un concours pour m'appeler DRAMATURGE. Il est peut-être temps d'avouer aujourd'hui que je n'avais pas franchement d'idées de ce que ça pouvait signifier ( la dramaturgie, oui, éventuellement, mais être dramaturge pas vraiment.)

    Pendant trois ans, à l'école, j'ai en effet été DRAMATURGE, on nous appelait comme ça, nous, les quelques uns, on était le groupe des DRAMATURGES à l'intérieur du groupe 36, comme il y a les SCENOGRAPHES, les REGISSEURS, les ACTEURS, les METTEURS EN SCENE des groupes 1 à 40 aujourd'hui. L'appellation avait le mérite de nous faire savoir ce que nous n'étions pas, et, pas de doute, nous étions LES DRAMATURGES, nous avions passé le concours pour ça, nous avions un papier officiel, une carte d'étudiant. Les trois ans d'école ont d'ailleurs consisté à délimiter ce que ça pouvait bien vouloir dire, et à élaborer des stratégies pour prendre sa place, trouver à chaque fois une nouvelle façon d'exercer notre fonction de réflexion, de recherche, de construction, de dialogue. Quelquefois, je m'appelais DRAMATURGE sans l'être, mais ça faisait partie de la formation: position d'observation, de semi-assistante, de stagiaire.

    J'ai eu la sensation d'être réellement DRAMATURGE sur les projets d'élèves, il y avait une vraie place à prendre, nous apprenions tous ensemble comment fabriquer un spectacle ensemble, nous avions le temps d'élaborer les projets, d'abord la DRAMATURGIE EN AMONT (choix, adaptation du texte, choix de la scénographie, des costumes, grandes directions esthétiques, discussions sur la nécessité du projet, l'angle d'attaque, la lecture propre que nous voulions défendre) avant la DRAMATURGIE DE PLATEAU (regard extérieur, écriture autour du processus de répétitions, travail de formulation, de reformulation, de re-re-re formulation, mesure des écarts entre le projet initial et la chose en train de se dessiner sur le plateau,  ré-ajustement ou non, gestion des malentendus et des conflits, écriture des programmes et des dossiers de presse, coupes de dernière minute, paniques existentielles de dernière minute, remises en question, impasses en tous genre, retour définitif et durable de l'être aimé - ah non, ça, c'est pas moi...)*

    Bref, ce n'étaient pas des "mises en scènes collectives", mais le travail l'était, collectif, dans la mesure où chacun, depuis sa place, sa fonction, avait son mot à dire et sa patte à apporter. Il a bien fallu trois ans pour qu'on arrive à se causer, les uns les autres, mais je n'ai pas été mécontente de cette façon-là d'être DRAMATURGE.

    Puis je suis sortie de l'école. J'ai continué à m'appeler DRAMATURGE sur mes fiches de paye, parce que mes salaires étaient, pour la plupart, financés par le Jeune Théâtre National et qu'il eût été mal vu de ne pas entrer dans la petite case. Pourtant pendant deux ans, si je suis restée étroitement en lien avec les écritures théâtrales et les institutions théâtrales, je n'ai travaillé sur aucun spectacle. J'occupais plutôt une fonction de réflexion, d'organisation, de rédaction dans plusieurs structures. J'ai même été CHARGEE DES PUBLICATIONS pendant quelques mois. J'ai aussi été, et je le suis toujours LECTRICE dans différents comités de lectures et théâtres. Je me suis donc pas mal frottée à la "DRAMATURGIE DE BUREAU". Indispensable je pense, et malheureusement pas assez présente dans les théâtres, ce qui n'est pas le cas en Allemagne où le DRAMATURG a même un pouvoir d'organisation et de décision impensable ici.

    Parenthèse très heureuse, et qui se reproduira d'ici quelques semaines à ma grande joie, j'ai travaillé au Centre des Auteurs Dramatiques au Québec, où j'étais CONSEILLERE EN DRAMATURGIE. La dramaturgie, cette fois, appliquée au texte de théâtre en cours d'écriture, et en dialogue, non pas avec le metteur en scène, mais avec l'auteur lui-même, à différentes étapes du travail. Il s'agissait (et s'agira) de relancer les balles, d'ouvrir des portes, de pousser plus loin, de monter la barre, de livrer mes impressions et mes incompréhensions, d'aider à structurer ou bien simplement accompagner de loin, écouter une rêverie, risquer des comparaisons ou des références... Là, il s'agit d'anticiper les questions dramaturgiques, d'anticiper la scène, de faire en sorte que le texte contienne les réponses ou du moins les possibilités de théâtre, faire, aussi, qu'il tienne debout et soit autonome, qu'on puisse aussi, si c'est le souhait de l'auteur, le lire comme un objet littéraire avec ses propres lois, ses propres exigences.

    Puis je me suis remise à travailler sur des spectacles tantôt comme DRAMATURGE, tantôt comme ASSISTANTE A LA MISE EN SCENE, mais plutôt un peu des deux, et donc aucun des deux complètement, et je crois que les choses auraient gagné pour tout le monde à être plus claires, et sans doute un certain nombre de malentendus auraient été évités. Mais c'est sans doute qu'en France le malentendu, en dehors de l'école, dans la vraie vie du théâtre, est partout, puisqu'on ne sait pas vraiment ce qu'on appelle DRAMATURGE et que, dans 99% des cas, on s'en passe très bien.

    D'ailleurs mon profil "Pôle Emploi" m'appelle DRAMATURGE mais précise que je suis toujours à la recherche d'un emploi d'ASSISTANT(E) METTEUR EN SCENE. D'ailleurs, je rentre dans les petites cases de l'Unedic et peux prétendre à l'intermittence du spectacle, ce qui ne manque jamais de surprendre mes employeurs.

    Car, oui, j'allais oublier, je m'appelle quotidiennement et socialement INTERMITTENTE DU SPECTACLE, il me faut ensuite longuement expliquer que ce n'est pas un métier, que je ne suis pas comédienne, que je ne passe pas à la télé, et que, même si je travaille comme une malade, ça veut simplement dire CHOMEUSE.

    Bref, depuis quelques temps j'essaye de définir la façon d'être DRAMATURGE. J'expérimente, je me rends compte que je peux faire autrement que ce que j'ai appris à l'école, que je n'ai pas toujours besoin d'être présente en répétitions, il n'y a pas de règles, mais si parfois c'est utile et crée une vraie émulation, d'autres fois il n'y a tout simplement pas de place à prendre et c'est frustrant pour tout le monde. Je procède donc parfois à un retrait, ou organise des venues ponctuelles, qui permettent de faire un point, j'aide à faire la synthèse, je suis la toute première SPECTATRICE. Je raconte ce que j'ai vu, ce que j'ai compris, je souligne les incohérences ou les lignes de force, encore une fois, je formule, je tends un premier miroir. Ou bien je ne dis rien, parce que c'est trop fragile, ou au contraire parce que ça roule très bien et qu'il n'y a pas besoin que je rajoute mon grain de sel. Ou bien encore parce qu'il y a déjà 20 avis contradictoires à départager et qu'il ne serai pas très malin d'en rajouter un 21ème et que c'est au metteur en scène de trancher.

    Et quelquefois, les rôles se mêlent. La répartition n'est plus si claire. Ce sera sans doute le cas dans des projets à venir (je vous en dirai plus le moment venu) où les choses se construisent en même temps, texte, jeu et mise en scène, où le processus classique ne peut plus être effectif, où les fonctions des uns et des autres déteignent les unes sur les autres. La mise en scène et la dramaturgie. La dramaturgie et l'écriture. Comment faut-il que je m'appelle alors? COLLABORATRICE ARTISTIQUE? Je cherche réellement, toutes les suggestions sont donc les bienvenues!

    Finalement, c'est beaucoup plus simple quand je suis AUTEUR, mais comment je m'appelle? AUTEUR? AUTEURE? ECRIVAIN? ECRIVAINE? .... DRAMATURGE????

     

     PS: Petite bibliographie à l'usage de ceux qui voudraient approfondir le sujet ou qui se destineraient, sait-on jamais, à cette étrange fonction:

    - Du dramaturge, collectif, aux éditions Joca Seria, sous la direction de Philippe Coutant.

     Perdre

     

    - La contribution de Joseph Danan dans Qu'est-ce que le théâtre? en folio, sous la direction de Christian Biet et Christophe Triau.

    - Et surtout tous les entretiens et recherches menés par les particpants du laboratoire Agôn.

     

     * Tiens je devrais me faire une petite carte de visite à mettre dans les boîtes aux lettres...

     

     

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    Cher lecteur,

    Pendant que je m'occupe à attraper mes premiers coups de soleil de l'année au bord du lac du parc de la Tête d'Or en compagnie des 474 946 autres lyonnais qui ont eu la même idée (source Wikipédia, 2008), mes textes, eux, travaillent, avancent, et passent bravement les étapes du parcours du combattant des textes.

    Créant parfois dans ma boîte mail d'étranges conjonctions, comme aujourd'hui, car les lecteurs de textes de théâtre ne connaissent pas les dimanche, et je sais de quoi je parle, ayant moi-même prévu de passer l'après-midi à faire descendre la pile de textes que je dois lire ce mois-ci pour le groupe de lecteurs du théâtre de la Colline.

    Aujourd'hui Nous les vagues a engagé un sprint final puisque je suis en train de relire les épreuves pour la publication chez Quartett à la fin du mois. Emouvante étape, tandis que son aîné, Alors Carcasse, atteint l'extrême maturité d'un mois d'existence sous forme de livre, avec une vie folle dans toutes les librairies de France et de Navarre, les milliers de commandes et les lecteurs conquis, émus voire haletants, qui inondent ce blog de commentaires dithyrambiques et incontrôlables, etc...

    Mais j'ai aussi la bonne surprise d'apprendre que ce même texte, sous son titre ancien, est retenu dans la sélection du comité de lecture du théâtre de l'Ephémère du Mans, où je l'ai envoyé il a deux ans environ, alors que j'y mettais le point final, et avide de le "tester" partout où je pouvais ("théâtre" et "littérature") sans savoir qu'il allait être retenu par Cheyne quelques mois plus tard. Avide de le faire lire, parce que les lecteurs de théâtre sont des lecteurs exigeants, méthodiques, et qu'en règle générale ils disent si un texte les intéresse, même deux ans plus tard.

    L'impression, ce matin (oui, il est 14h, mais on est dimanche), de me retrouver à l'instant de la rencontre entre deux réalités parallèles, deux "vies" de mes textes, la vie "publique" (édition) et la vie souterraine des réunions secrètes ou sans doute chaque page a été soupesée, débattue, (je pourrai faire un pari sur: "oui mais c'est du théâtre ou c'est pas du théâtre?"), où la victoire-de-ceux-qui-se-foutent-que-ce-soit-du-théâtre-ou-pas-du-théâtre a sans doute été arrachée péniblement, où il a fallu comparer des écritures incomparables, des sensibilités incomparables, des démarches incomparables, des esthétiques incomparables.

    J'en viens donc à l'objet de ce billet, l'hommage aux lecteurs professionnels (ou amateurs), aux petites mains et petits yeux caché derrière les théâtres, qui font, du moins, que les textes circulent, s'échangent, continuent à vivre. Ils créent une vie parallèle, pour des textes qui parfois circulent pendant plusieurs années dans l'attente de LA rencontre avec un metteur en scène, une équipe, un projet.

    Mais c'est là, bien souvent, que le travail acharné et passionné atteint ses limites, les textes sont défendus mais c'est sans doute encore dans un troisième univers que des metteurs en scène et directeurs, sans connaître l'auteur par ailleurs, prendront le risque inconsidéré et si peu rentable de programmer un "jeune auteur" (rien à voir avec l'âge), un auteur vivant, un auteur contemporain*. Alors, tout de même, grands seigneurs, on leur réserve des espaces bien délimités, des soirées de lecture, des rencontres, des "événements" en marge, en plus, en bonus. Et c'est très bien, et ça permet de se rendre compte qu'il se crée peu à peu un public-de-lectures, de passionnés de la rencontre avec le balbutiant auteur contemporain, des spécialistes des soirées VIP... On est entre soi, on se connaît bien, on prend des nouvelles.

    Tout ça pour dire, que les limites spatio-temporelles ne sont pas toujours très souples entre les différentes vies d'un texte, que les choses ne s'enchaînent pas organiquement, de l'écriture à la lecture, puis au spectacle, puis à l'édition. On tire un peu dans tous les sens, on fait ce qu'on peut, on saute souvent la case spectacle, ou édition, ou les deux, et parfois les temps se croisent, se chevauchent, se font écho.

    Ou, dans certains cas, les projets se font concurrence, chose que je n'arrive toujours pas à comprendre, lorsque par hasard deux projets naissent parallèlement au sujet du même texte, et que l'une des deux équipes demande une exclusivité pour un projet qui, au final, ne se fera peut-être pas, ou bien en 2076 à la MJC de Trifouillis-les-asticots. (Je n'ai jamais été dans ce cas-là, mais ça s'est vu, or je rêve, en tant que lectrice plus même qu'en tant qu'auteur, que les mises en scène des contemporains se multiplient comme celles des classiques, on a bien vu 8000 Cerisaies la saison dernière, pourquoi pas 8000 tentatives simultanées sur des textes écrits aujourd'hui? Pourquoi n'y aurait-il pas aussi 8000 façons d'en faire entendre les portées et les échos? Et pourquoi les tentatives ne pourraient pas se nourrir les unes les autres plutôt que de s'annuler? Pourquoi faut-il être absolument le premier découvreur d'un texte sinon rien, et non pas un passeur de plus? **)

    Bon, vous me ferez penser avant que je me calme à écrire aussi sur l'instrumentalisation des auteurs par les théâtres, mais en attendant, j'ai de la lecture et il fait beau dehors!

     

    * Ma mauvaise foi, toujours, m'oblige à passer sous silence des théâtres et des festivals exclusivement consacrés aux écritures contemporaines, ils sont formidables, et ce sont même les lieux que je connais le mieux dans mon travail de dramaturge, mais bon, quand même, ça reste marginal, non?

    ** Encore une fois, ma mauvaise foi, parce que je sais les réponses é-co-no-miques... mais bon, ça fait du bien de mettre les pieds dans le plat à 14h27 un dimanche matin.

     

     

     

     

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