• N et Muette, d'Eric Pessan

     

    N. et Muette, d'Eric Pessan

     

    N. et Muette, d'Eric Pessan

     

    N. et Muette, d'Eric Pessan

     

    [(c) Mikaël Lafontan]

     

    C'est Muette qui vient de sortir, que je viens de lire d'un trait, espérant qu'aucune sonnerie, qu'aucun rendez-vous ne viendrait me déranger avant d'avoir eu le dernier mot de cette envolée belle. Qu'on me laissera, moi aussi, à la solitude de la lecture. 

    Et en lisant Muette, j'ai retrouvé les émotions et sensations rencontrées dans N, un précédent livre d'Eric Pessan. Miroir (inversé?) et prolongement. Même veine d'univers, d'où jaillit une matière forte, jeune et douce. Une sève verte, qui raconte ce qu'être vivant veut dire. Etre humain, aussi.

    N, paru en 2012, est un très beau livre-objet des éditions Les inaperçus, né de la rencontre d'Eric Pessan avec les photographies de Mikaël Lafontan (cf ci-dessus). Déjà quelque chose palpite et se débat, déjà la forêt est là. Le livre prend sa source dans le fait divers récent (légendaire ou avéré, les rebondissements ne sont pas terminés semble-t-il...): un homme s'enfuit (et s'enfouit) dans la forêt avec son fils. Pendant des années, ils se cachent et survivent. A la mort du père, le fils marche jusqu'au bout de la forêt, jusqu'à la ville et raconte son histoire. 

    Le garçon parle. Au présent. Bribes de souvenirs. Conscience d'un passé, d'un extérieur. Il sait parler. Il a vécu avec d'autres êtres humains avant d'être emmené dans le monde de la forêt par son père, monde du corps en alerte, vulnérable, des marches infinies:

    "Marcher des années demande d'adopter un pas régulier, un souffle lent et profond, et des pensées en creux. Chaque pas est une descente le long d'un interminable tunnel. Marcher du matin au soir, c'est s'enfoncer à l'intérieur en prenant soin d'effacer toutes traces de son passage.

    Le plus difficile n'est ni l'hiver, ni les sols gelés, ni la faim ou la crainte des maladies, ni les diarrhées brusques, les vomissements avec la certitude d'avoir mangé la mauvaise baie, d'avoir gobé le mauvais champignon, la peur alors que cela ne s'arrêtera jamais, que le corps se videra de toute sa matière avant de se vider de son eau et _ pour finir _ de son dernier souffle. Non. Le plus difficile est l'abandon de la parole. Les conversations lentement pétrifiées." (p.6)

    Après le silence de l'enfance, le garçon devient adolescent et la rivalité avec son père commence, comme si la forêt appelait la pulsion des loups, ou révélait tout simplement la violence des hommes. C'est la lutte à mort d'un père et d'un fils qui sont pourtant tout ce qui reste d'humanité l'un pour l'autre. L'écriture se fait plus hachée, le poème au centre du livre prend le pas sur le récit, éclate le moment de la lutte.

    Une fois seul, le garçon suit le N, indiqué par la boussole, sans relâche, jusqu'à renaître à l'asphalte.

    N. et Muette, d'Eric Pessan

     

     

    Dans Muette, paru cet automne chez Albin Michel, une jeune fille décide seule, à l'inverse, de se diriger vers l'effacement. A quelques pas de chez elle dans la campagne, dans une grange abandonnée, elle s'est installée un nid où disparaître, un lit où guetter les alertes et les silences, où se refaire en boucle le film espéré de l'inquiétude de ses parents, quand le quotidien  est plutôt fait de mots tranchants, blessants, d'une impossibilité de se parler des choses importantes.

    Ce temps volé, Muette l'utilise à courir et penser, découvrir son corps et rêver, se détacher comme on mue des fausses vérités assénées depuis toujours, grandir et survivre à la fois, en se trouvant une place, en découvrant la liberté.

    A intervalles réguliers, la voix des adultes vient blesser, trancher dans le vif de la rêverie, traiter de menteuse, de "comme ta mère", de "complètement folle", nier toute fantaisie, toute pensée propre, tout corps, toute joie. Des voix extérieures que Muette a naturellement faites siennes et qu'il convient maintenant de détricoter une à une. Trouver sa légitimité d'être au monde, par une rêverie initiatique qui la fait se projeter dans les corps des animaux qui l'entourent, dans leur fébrilité vive, dans leur façon d'être absolument dans le présent. 

    "Muette voit le lapin et se place à l'intérieur du lapin. Elle gagne à connaître d'autres inquiétudes, des frayeurs de proie, l'angoisse des repas à trouver, l'empressement à gratter la terre. Mais _ en compensation _ quel calme! L'animal ne transporte presque rien d'autre que son présent. Peu de souvenirs, peu de questions, une vague nostalgie de sommeil contre la fourrure maternelle, un reste de colère d'être en lutte perpétuelle avec ses frères et ses soeurs pour conquérir une mamelle, quelques courses folles pour échapper à un renard.

    Le lapin, lui, a toujours esquivé son prédateur, sinon il ne serait plus là, à prêter son corps. 

    Muette joue, bondit de joie sur ses pattes antérieures. Le monde s'offre à raz de l'herbe. Muette est heureuse. Elle quitte la grange, renifle le vent et épie le ciel. Pas de carnivores à proximité, pas plus dans les blés que dans les airs. Pas de crocs ni de serres. Ses yeux écartés montrent un paysage plus vaste, le monde a triplé de volume. Prudente, mâchant une tige de pourpier, Muette réchauffe son pelage au soleil. Même au repos, son coeur tape rapidement, pas étonnant que les animaux vivent moins longtemps: ils vivent vite, consument plus d'énergie, voient, sentent, entendent beaucoup plus de choses en une seconde que n'importe quel être humain. 

    C'est un déchirement lorsqu'il faut délaisser le lapin pour regagner son propre corps. Une perte de douceur, l'espace s'en trouve rétréci et pratiquement inodore.

    Quelle menteuse, toujours tu mens." (p.56-57)

     

    Dans Muette comme dans N, il y a le corps jeté en avant du monde et exposé à tout, à commencer par vivre, il y a ces espaces d'utopie qu'on cherche dans la nature comme on irait à la rencontre de son île déserte, mais la forêt est cernée, par les lampes des battues, par les autoroutes, les voies de TGV, les lotissements tout près, et derrière eux, les centre-villes.  Comme Muette on s'étonne de cette humanité qui pullule tant, de cette impossibilité à se retirer d'un monde qui colonise jusqu'aux rêves que l'on fait. 

    On sursaute avec Muette quand des lumières s'approchent et risquent de venir interrompre le moment du repli nécessaire, on prend conscience avec elle, lors d'une rare escapade en ville pour se nourrir, que son corps nouvellement désirable la rend vulnérable d'une autre manière, proie à son tour dans le regard d'un homme sur un banc public. On espère avec elle que la fugue réinventera quelque chose du rapport à ses parents, déliera la parole, et avec elle, on déchante. Une porte s'est ouverte néanmoins, vers l'émancipation promise.

     

     

    N. et Muette, d'Eric Pessan

     

     

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    1
    Vendredi 13 Septembre 2013 à 14:06

    Muette est dans la première sélection du prix Femina 2013.

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