• Nécessité de PERDRE

     

     

     

    Hum, voilà que je tergiverse, hésite, m’interroge : est-ce bien l’endroit pour parler de la nécessité de perdre, un endroit public, comme ça, comme graver dans le marbre ce qui est pourtant juste une intuition, une nouvelle impulsion à peine le souffle repris et encore, car en parlant de perdre il y a parfois des choses qui vous coupent la respiration… L’époque y est propice, je crois, l’époque, voilà, ça fait partie des obsessions et ça fait donc aussi partie de perdre.

     

    Simplement dire, sans tout dévoiler de perdre, car pour l’instant il n’y a rien à dévoiler que le mot (rien à perdre), que ce qui guide c’est encore une fois la sensation très forte d’une position dans le monde, un rapport de force fondamental, être au mauvais endroit au mauvais moment, peut-être.

     

    Il y a cinq ans - juste dire ça avant de me mettre à perdre -  pour un exercice, une lecture, j’avais écrit l’histoire d’un groupe qui se retrouve autour d’un buffet campagnard, autour des tartelettes jauge la réussite de chacun : c’était comme ça que je nous voyais, les trentenaires repus, lancés sur l’autoroute, l’autoroutine, jaugeant la réussite, le conformisme. Rien ne m’agaçait plus que les modèles reproduits, les petites conventions avec lesquelles on se rassure, alors qu’à l’intérieur tout continue à craqueler, évidemment.

     

    C’est toujours ce qui m’agace, me fait honte parfois, les rituels rassurants, et comme les petits pas réactionnaires toujours grignotent du terrain, mais voilà que je me surprends à être moins sévère avec ma génération cinq ans plus tard, parce qu’on nous a bien fait comprendre en cinq ans que ce n’était pas si simple et que c’était « la crise », que même notre bout de conformisme il faudrait lutter pour l’avoir, et qu’il fallait s’attendre à perdre, même en travaillant plus, évidemment.

     

    La photo de groupe est un peu plus misérable que prévu.

     

    On est un peu plus sur les bancs du Pôle emploi que prévu, ou bien à des places qui ne font pas vraiment rêver.

     

    Et on n’a surtout pas le droit de se plaindre, parce que c’est beaucoup moins pire que pour les petits jeunes qui arrivent derrière.

     

    On n’a pas tiré aux dés la bonne époque, on a perdu, on entre dans le monde du travail au moment où les crocs sortent un peu partout, il faudrait voir à pas faire de l’ombre à la génération précédente, qu’on avait pourtant, pour certains, tendance à admirer, mai 68 et tout, mais là franchement ça grince.

     

    La sensation accrue de perdre, peut-être, parce que depuis un an ou deux on ne fait vraiment plus semblant, dans les relations sociales, professionnelles, à toutes les échelles. Le coup du visage humain ça va bien cinq minutes, on va plutôt décomplexer le truc, ça ira plus vite. Que les choses soient claires, ici il n’y a plus rien à gagner, chacun son camp.

     

    Alors voilà, perdre comme attitude nécessaire, comme point de départ imposé, à partir de là il y a sans doute des choses à reconquérir. Perdre aussi comme contre-pied volontaire à l’officiel slogan, travailler plus, etc.

     

    Perdre parce que c’est quand même ce côté-là du monde qui m’intéresse.

    Perdre parce que la vexation et la colère sont d’excellents moteurs.

     

     

    « Merci pour les fleurs...Corniche Kennedy, de Maylis de Kerangal »
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