• No présent, de Lionel Tran

     

     

    No présent, de Lionel Tran

     

     

     

    Ecrire sur les livres rencontrés, c'est aussi peut-être essayer de mesurer l'endroit de l'ébranlement.

    L'ébranlement durable suite à la lecture de No présent de Lionel Tran repose sans doute sur la très grande exactitude. De chaque phrase, de chaque mot. Rien n'enrobe, rien ne protège, rien ne tient la main du lecteur d'un fragment à un autre, et pourtant quelque chose hape, coupe le souffle, emprisonne dans le labyrinthe d'images. Morceaux de portraits acérés comme autant de cicatrices. 

    La piste première, c'est celle de la génération. Enfants des années 70, enfants des banlieues, traversés par une actualité, par les chansons de la télé, par les remous de l'économie, par les choix (ou les non choix) politiques des parents. Grand inventaire d'une époque qui façonne, jette dans le monde. Des flashs, des images, des sons, images de camping, de CRS, brouhahas d'allées d'immeubles, des infos, des guerres, François Mitterrand et Margaret Tatcher, des faits-divers, des slogans, des émeutes, et un jeune homme qui passe le bac, entre dans le monde.

    Le monde, c'est celui de la ville, de Lyon, sa Croix-Rousse d'avant la gentrification, ses squats où inventer entre deux matelas, entre deux ateliers, une nouvelle communauté. Se donner pour injonction d'écrire. Etre traversé par les rencontres, les plus abîmés que soi. Galerie de portraits amochés. Sourire des surnoms.

    La jeunesse est sans filet. Jetée là, par des parents qui pensaient qu'après 68 il n'y aurait plus de problème. Et pourtant tout est à réinventer du politique. Du vivre ensemble. Et pour trouver sa place dans les rues d'une ville, dans un quartier en transformation.

    L'autre piste creusée, alors, est celle du collectif, appelé Tabula Rasa et cela semble aller de soi, de la réinvention d'un fonctionnement, de toutes les règles à se fixer pour pouvoir vivre sans règles:

    "Nous n'avons pas de projet défini, la seule chose qui nous importe, c'est d'être libres. Tout ce qui ressemble à de l'organisation nous révulse. Nous ne voulons pas organiser d'assemblées générales, avoir à débattre, être menottés par un règlement, avoir des obligations, des tâches répétitives à accomplir, de la paperasse à remplir, nous n'avons pas besoin de subventions, nous refusons de dépendre de qui que ce soit. Nous n'avons pas d'agenda, nous ne sommes pas obligés de ranger les chaises, d'attendre les autres pour commencer, de faire la vaisselle, de vider les tasses à café, de sortir les poubelles. Nous pouvons nous lever et partir si l'envie nous en prend, ne pas dire bonjour ou aurevoir, laisser nos affaires en plan et ne jamais les ranger, arriver à 3 heures de l'après-midi et travailler jusqu'au milieu de la nuit, ne pas fermer la porte à clé, sauter un repas, fumer en travaillant, lire ou regarder une BD plutôt que travailler, nous sommes affranchis de toute contrainte, de toute règle, nous vivons l'instant présent."

    Les énumérations cisèlent, inscrivent dans le rythme-même le prix de l'émancipation. Les échapées sont les discussions sur l'art, les lectures: "Nous ne lisons pas pour nous divertir, mais pour aiguiser notre pensée, pour la creuser".

    Il y a l'écriture, qui terrifie, qu'on ne sait pas par quel bout prendre, le face à face avec la page blanche et la rigueur à la fois, un écran d'ordinateur comme accroche pour être dans le monde. Et les gros titres du Progrès qui font monter la peur , qui stigmatisent les marges, qui ne comprennent rien à ces enfants d'une époque bénie projetée violemment dans ce qu'il y a de pire, avant même le no future des punks, le no présent des générations à qui on ne prépare aucune place.

     

    Pour poursuivre ces quelques impressions, on peut aller lire l'entretien très complet donné par l'auteur sur remue.net

    Et c'est chez Stock.

     

    « Délimiter les territoiresDémasqué »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :