• Nos mères, d'Antoine Wauters

    Nos mères, d'Antoine Wauters

     

    Si j'avais déjà évoqué ici et ici les précédents textes d'Antoine Wauters, c'était pour mieux vous parler de Nos mères, livre paru l'année dernière et lu dans la foulée.

    J'avais été ébranlée par Césarine de nuit, et, à mon grand bonheur, l'écriture d'Antoine Wauters ne fait que grandir et se développer en profondeur et densité dans la forme romanesque. Il réussit le pari du récit, et  en s'attaquant à un genre plus vaste, ne perd pas pour autant la qualité de langue et d'images qui caractérise sa poésie.

    Dans Nos mères, on suit un petit garçon, Jean Charbel, qui dit nous pour je et pour ne pas être seul au milieu de la guerre, auprès d'une mère ravagée par le chagrin et d'un grand-père mourant. Enfermé, et malgré tous les malheurs, il parle aux multiples enfants qu'il est, et tout dit la folle énergie de l'enfance, la fantaisie absolue et drôle, la capacité à tomber amoureux d'une fille imaginaire qui s'appelle Luc (et pourquoi pas?), à sentir tout de l'air d'Orient qui vibre et se charge de parfums, de chaleur, de menaces.

    C'est par le corps que ce petit garçon est en contact avec le monde: parfums, faim, caresses et claques, il reçoit de plein fouet mais avec grâce toutes les contradictions de son univers, à commencer par sa mère folle d'amour et d'inquiétude, et pourtant dure avec lui  "afin de nous rendre moins fragiles garçons".

    De chapitre en chapitre Antoine Wauters déploie de la vie, coûte que coûte: on se parle à soi-même, on respire, on invente, on observe tout pour se tenir du bon côté de la falaise et de la folie. Le style est lyrique sans jamais perdre le concret des sensations dans un bras de fer avec la mort. On pleure autant par empathie avec ce très beau personnage de Jean, que par pure émotion esthétique: c'est beau.

    Avec ce jeu sur les pronoms, et ce pluriel qui dit tant de la solitude et de la force du langage quand on n'a plus rien d'autre, la grammaire est toute entière au service de la profondeur du texte, de sa portée existentielle.

    Dans une seconde partie, Jean est envoyé loin de chez lui pour être adopté en France par une femme cabossée elle aussi, Sophie. Qui n'arrive pas à se guérir de la violence de son père. Les adultes entourent, nourrissent, soignent, ici comme là-bas font de leur mieux avec ce qu'ils sont, et c'est une des choses que le roman touche du doigt avec le plus d'acuité: l'impuissance des parents, leur incapacité à cacher leurs propres effondrements. Jean découvre l'amour charnel avec Alice, et aura ainsi traversé une partie de sa vie guidé par la curiosité et le plaisir, jusqu'à réussir à tenir droit tout seul et à dire je, maintenu en vie par gourmandise.

     

    Extraits:

    " Du reste, pas une seule seconde elles ne se doutent que nous portons mille choses au fond de nous, totalement dérobées à leur regard, dans une sorte de caisson fragile scellé par un cadenas et qui est notre coeur. Non, pas une seule seconde elles ne se doutent que nous sommes des centaines à vivre ici, depuis la mort de papa, dans cette pièce minuscule d'à peine quatre mètres sur quatre, noire et pleine de cafards, et que tout ça nous le faisons par amour pour elles - ne jamais l'oublier!

    Tout ce qu'elles savent à la place, c'est qu'elles ne supportent plus grand chose depuis qu'il a été assassiné: ni elles qui ne sont rien, ni nous qui sommes de trop, ni grand-père qui se meurt. Plus rien. Ni leurs voix à elles, ni sa voix à lui, ni nos voix à nous.

    Vraiment, nos mères sont celles qui vivent dans le noeud de la dépression et refusent e rebondir pour un jour, qui sait, passer outre papa et recommencer à rire.

    (...) Papa.

    On possède son cadavre.

    On le nourrit de noisettes au sucre et de césame en nougat. Le soir, on le fait s'allonger, boire et fumer dans la roche très tendre qui nous sert de lit de camp, avant de le laisser se rendormir tout contre nous emmailloté tel un bébé.

    Et ainsi repose-t-il au plus sur endroit, à l'abri des regards, dit Charbel. A l'abri de la pourriture surtout, ajoutons-nous." (p. 41)

     

    " Le soir, avec leur tête d'abandonneuses d'enfants qui reviennent du travail- mais peut-être vont-elles juste rôder face à la mer et remuer les eaux avec de lourds bâtons, juste, avec des couteaux affûtés et des épées de colère, remuer la vase des siècles dans l'espoir de retrouver l'homme de leur vie- bref, le soir, revenons-en au soir, nos mères remontent jusqu'à nous dans ce village de petite taille et de petite montagne que nous n'allons jamais quitter, quelles que soient les rumeurs, et tout ce qui aurait bien pu nous arriver en leur absence les obsède. Et elles nous voient le crâne fendu et s'imaginent déjà nous retrouver au pied des falaises, derrière la magnanerie, gisant à même les racines d'olivier dans un clair lac de sang, après que nous avons valsé par la fenêtre. Olé!" (p.51)

     

    C'est aux éditions Verdier (2014).

     

     

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