• Où Carcasse est un feuilleton qui avance inéluctablement vers le monde

     

    Je ne me fais ici que le relais d'une aventure qui commence à peine dans le quartier Monplaisir d'Angers: la compagnie Map est allée à la rencontre de cet étrange personnage, qui n'est jamais sorti de chez lui depuis 40 ans et s'apprête à franchir le seuil. Il s'appelle Carcasse.

     

    Episode 1 / 18 novembre

    J'ai rencontré Carcasse.

    Depuis jeudi 14 novembre 10 h 00 au 3 place de l’Europe Monplaisir à Angers c’est donc fait. La rencontre s’est faite. Carcasse n’est donc plus une rumeur, mais un homme imposant. Massif et pourtant si aérien. Sûr et semblant vaciller. A moins que ce ne soit mon regard qui chavire et ma difficulté à y croire qui me laisse songeur… Environ 40 ans comme le laissait entendre la rumeur. Mais l’âge l’importe peu. « Je suis à ma half-life, c’est plus important de savoir ça que de connaître son âge » me répond-t-il. Son prénom ? Il s’est nommé lui même ainsi. « J’ai très tôt eu envie de m’appeler par moi même. C’est mieux je pense d’avoir un prénom provisoire choisi par ses parents et de décider du sien quand on peut poser un regard sur soi.»
    Dans son appartement tout est assez simple. Un peu daté même. C’est dans sa chambre qu’il me reçoit.
    - « Depuis 40 ans j’aime principalement être ici. A lire, à regarder par ma fenêtre, écouter et voir un bout du monde par la radio et la T.V. Je suis un mange-monde me disait souvent ma mère. C’est pour ça ma poitrine… »
    - Vous n’êtes jamais sorti ?

    Je pose la question simplement, trop simplement même je pense, alors que j’angoissais de la poser. La question qui, selon la réponse, transformera un mythe en une simple rumeur de quartier. J’attends. Pas de réponse. Je me trouve bête d’avoir été aussi rapide. Je me suis à peine présenté. Carcasse. Mr Carcasse ? Avec ou sans nom de famille ? Carcasse donc ne me réponds pas. Ne me regarde pas il semble absorbé par la fenêtre ou plutôt c’est la fenêtre et cette ligne d’horizon, qui s’étend très au loin, qui semblent être courbées par lui. Attirées par lui. Aspirées… Vu d’ici Monplaisir ne semble pas un agencement de tours mais une babel dominant d’immenses prairies humides. Les pieds presque dans l’eau Monplaisir.
    Doucement, comme à lui même il dit :

    - « J’aime bien au loin.
    - Au loin où ?
    - Là où votre regard trouve que c’est au loin. Moi c’est à deux endroits différents. Au point rouge là-bas et là-bas ce truc un peu spatial tout blanc. »

    L’appareil photo dans le sac j’hésite à le sortir mais ma maladresse de tout à l’heure m’en empêche…
    - « Et vous ? Vous aimez bien ? »
    - Euh je ne sais pas ?
    - Vous n’avez pas de au loin ?
    - Si. Non. Enfin si quand je regarde au loin. Mais je ne peux pas vous parler d’un au loin que je regarde précisément. Ca dépend d’où je suis…
    - Non je ne suis jamais sorti.
    - Jamais un pied dehors ? C’est étrange presque impossible.
    - Ah ba si vous le dites c’est que ca doit être vrai.
    - Vrai quoi ?
    - Que c’est étrange…
    - Et pourquoi n’êtes vous jamais sorti ?
    - Je n’en avais pas envie. »

    Je ne sais pas si c’est un sourire que je devine sur son visage ou un calme que je n’ai connu sur aucun visage jusqu’à lui. Il me fixe et au moment où il me propose un café pour prolonger la discussion, je me rends compte que je suis presque collé à sa poitrine, comme aimanté.

    - « Mais maintenant c’est différent. Envie ou pas il va falloir que je sorte. Du sucre ? »

    A suivre…
    David

     

    19 novembre

    Avant de poursuivre ma chronique des rencontres avec Carcasse, voici une photo prise ce jour. La première ! — à Angers Quartier Monplaisir.
     

    Où Carcasse est un feuilleton qui avance inéluctablement vers le monde

     

    Où Carcasse est un feuilleton qui avance inéluctablement vers le monde

     

    Episode 2 / 20 novembre

     

    Je le regarde faire son café. Je ne m’attendais pas à un enfant sauvage ou à un être reclus et inadapté mais pas non plus à quelqu’un semblant si normal, si simple et pourtant si étrange.
    Il reste silencieux face à la fenêtre. Combien de fois a-t-il regardé par cette fenêtre ? Combien de temps cela représente-t-il dans sa vie ? Pourquoi n’a-t-il jamais voulu voir ce qu’il y avait derrière ces prairies ? Ou en bas de sa tour ? Sait-il que quand on parle généralement de Monplaisir on parle le plus souvent de tour de béton, de zone prioritaire ? Alors que pour lui quand il m’en parle c’est davantage de l’eau et du vert… Comment va-t-il faire maintenant à quarante ans, à sa demi-vie pour sortir ?

    - Pas de sucre donc me demande-t-il en se retournant ?

    Je ne réponds pas tout de suite car lorsqu’il se retourne, je crois voir la fenêtre faire un mouvement élastique. La fenêtre et le dehors semblent osciller comme si on les avait tordus et relâchés d’un seul coup.

    - Non pas de sucre. Merci
    - …
    - Vous allez donc sortir. Au bout de Quarante ans vous sortez ?
    - Oui
    - Et pourquoi ?
    - Pas le choix je pense.
    - Quelqu’un vous y force ?
    - Non. Je n’ai bientôt plus rien à manger et avec la mort de mes parents plus personne pour faire les courses. J’ai bien pensé à internet mais plus d’abonnement depuis que mes parents son mort.

    Quarante ans sans sortir et il va sortir pour faire ses courses ???

    - Vos parents sont morts récemment ?
    - Depuis environ deux ou trois mois. C’est ma tante qui s’est occupée de tout. Enfin tout ce qui concernait le dehors.
    - Vous n’êtes pas allé à l’enterrement de vos parents ?
    - Non ça aurait changé quoi ? Elle m’a fait des stocks de provisions mais là ça touche à sa fin… Elle habite dans le sud. De toute façon je lui ai dit qu’il n’y avait pas de problème. Que je me débrouillerai. Que je sortirai quand je devrai sortir. Un aller et retour en attendant qu’on me reconnecte à internet et ensuite je pourrai me faire livrer.
    - Vous allez sortir juste pour faire des courses et ensuite de nouveau rester chez vous ?
    - Je pense oui.
    - Jusqu’à la fin de votre vie ? toute votre vie ici ?
    - Peut-être je ne sais pas encore, ça dépend juste de mon envie…
    - Vous n’avez pas peur de sortir pour la première fois ?
    - Non pourquoi ?
    - Je ne sais pas ?
    - J’ai juste un problème.
    - Quoi ?
    - Il faut que je me trouve quelque chose à me mettre. Je pense qu’il fait froid et juste en jogging et débardeur sans chaussures ni manteau ça va être juste
    - Vous n’avez pas de vêtements ?
    - Si un jogging et un débardeur.
    - …
    - Je vais trouver ça dans les affaires de mon père.

    Il se lève et part dans une autre pièce.

    Je me demande s’il est prêt à sortir ? Est-ce que ça ne va pas être un choc ?

    A suivre…

     

    Episode 3 / 21 novembre

    Je suis resté un long moment tout seul dans sa chambre. Combien de temps je ne sais pas mais la nuit est arrivée. Depuis ce matin le temps passe étrangement. J’ai l’impression que ça ne fait que deux heures que je suis là mais ma montre affiche 20 h. 10 h que je suis là mais entre-temps je n’ai pas eu faim ni même soif. Je fixe l’horizon ? C’est ça que j’ai fait ? Je m’aperçois en le notant que je fixe l’horizon. Je regarde cet au-loin dont Carcasse me parlait tout à l’heure. C’est impossible que je sois resté là pendant des heures à regarder par une fenêtre.
    Je sursaute. Carcasse, homme de 2 mètre et au moins 100 kg est juste à côté de moi immobile et je ne l’ai ni entendu ni senti rentrer dans la pièce. Presque collé à moi, il regarde lui aussi ses au-loin, un livre de Thoreau dans les mains et un cahier de notes. Je m’assois. Ma tasse de café est froide et encore pleine… Je le laisse et pars marcher dans l’appartement. J’ai des fourmis et mal dans les jambes. A force d’une station debout trop prolongée ? Les pièces sont toutes vides. Quelques cartons, une ou deux chaises, une table dans la cuisine et une télévision posée dessus. et c’est presque tout. Il règne une ambiance de déménagement en cours… Carcasse serait-il sur le départ ? Il quitte son appartement ?
    Je me retourne il est là derrière moi, souriant.

    - Un autre café ? Vous n’avez pas bu le votre ce midi et il est froid maintenant.
    - Oui merci je veux bien ? Vous partez ?
    - Non
    - Excusez moi d’être indiscret mais toutes les pièces sont vides. Alors j’en déduisais que vous alliez déménager.
    - J’ai dit à ma tante que je ne gardais que ce qui me sert depuis que je suis là. Le reste était à mes parents.
    - Mais vous n’allez pas pouvoir vivre toute votre vie comme ça ?
    - Et pourquoi pas ?
    - …
    - …
    - Vous m’avez dit ce midi que vous alliez sortir. Excusez moi de vous demander ça mais ça vous dérangerait si je vous accompagnais pour vos premiers pas dehors ?
    - Non.
    - Merci. Et je pourrais vous prendre en photo et réaliser, comment dire, un reportage sur cette sortie ? Sur vous ?
    - Oui
    - Merci et quand pensez-vous sortir ?
    - Quand je n’aurai plus rien à manger.
    - Ah et ce sera quand ?
    - Je ne sais pas. Lundi sans doute. Ca ouvre à quelle heure les magasins d’alimentation ?
    - Je ne sais pas vers 8 heure je pense. Je peux me renseigner si vous voulez.
    - Merci.
    - A lundi 8 h donc.
    - A lundi.

    Rendez-vous donc lundi pour ceux qui veulent à 8 h place de l’Europe pour ceux qui veulent.

    (c) David Ropars

     

    Je penserai donc à Carcasse demain pour sa première sortie, et bien sûr si vous êtes à Angers n'hésitez pas à assister à la sortie de Carcasse et à en témoigner ici.

     

    « Elle brûle dans les InrockuptiblesElle brûle dans Le Monde »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :