• Petit oiseau de révolution


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    La semaine dernière, Emmanuel Darley est mort. C'est brutal, violent, inacceptable.

    Je ne parlerai pas ici de l'amitié que je lui portais, des moments fugaces de complicité, autour d'un spectacle, d'un livre, d'une rencontre, d'un verre, de la Baignoire, de la librairie amie. Cela c'est affaire de silence.

    Je pourrais faire l'éloge du grand écrivain qu'il était, parler du plaisir de lecture, de l'inventivité de ses pièces, de l'humour tendre et de la polyphonie. Je préfère vous inviter à lire ses textes, romans et pièces de théâtre.

    Je voudrais juste ici espérer qu'on ne passe pas à côté de l'écrivain Emmanuel Darley. Je veux dire que le théâtre, l'institution théâtrale ne passe pas à côté. Comme elle passe méthodiquement à côté de tant d'auteurs importants de son époque, comme elle prend soin d'éviter le contemporain, de regarder ailleurs.

    Je voudrais juste ici dire ma crainte et ma colère contre un monde du théâtre qui ne lit pas, qui n'est pas curieux de ceux qui, comme Emmanuel, comme tant d'autres que je connais continuent et qui écrivent et publient et prennent des trains et passent leur vie dans les rencontres, dans les ateliers, dans les écoles, dans les prisons, ma colère contre un monde du théâtre qui ne sait pas écouter les auteurs à vif, les hypersensibles, les tenaces et modestes, d'un monde du théâtre qui passe à côté de la nécessité de son temps par paresse et bêtise.

    Une pensée, alors, pour ceux qui travaillent à porter les voix d'aujourd'hui, une pensée aux comédiens, compagnies, lieux qui résistent contre vents et marées pour faire connaître ceux qui écrivent et ne pas les oublier après quelques années de mode, une pensée pour les éditeurs, les lecteurs, les passeurs de texte qui pleurent depuis plusieurs jours. Quelqu'un manque*.

     

    * Quelqu'un manque est le titre d'une pièce d'Emmanuel Darley publiée aux Editions Espaces 34.

     

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    Faire sens

    (Parfois comprendre le monde ressemble un peu à ça,

    parfois on rigole un peu avec les règles du jeu)

     

    On a laissé du silence, on a beaucoup écouté, beaucoup lu, on s'est rapprochés dans l'émotion puis dans la pensée, dans la crainte et dans l'espoir d'un sursaut. Mais on ne sait pas, par quel bout reprendre le monde en main, on dirait que tous nos outils sont usés, qu'il est impératif et urgent de s'en forger d'autres, et de s'en servir. Il est sûr qu'il faut changer les règles de tous nos jeux, il est sûr aussi que de la violence, on n'en veut pas, parce qu'elle est déjà tellement là, dans les colères, dans la sensation de ne pas en être, dans l'impression que la justice est toujours pour les mêmes, etc etc etc.

    On s'est dit qu'il y allait peut-être avoir un retour du politique, des débats citoyens, des sursauts d'intelligence pour braver les peurs, désamorcer les menaces, ne pas tout laisser aux charognards qui arrivent (Le FN, quelques autres), qui déjà se lèchent les babines. On s'est dit qu'on allait se parler, faire des repas, et puis continuer à faire ce qu'on sait faire, des textes, des spectacles, de l'éducation, des rencontres. Et puis on a vu la ligne de fracture. Ouverte devant nos pieds, une faille sismique, on aurait dit. Dans les quartiers-mêmes où on était fiers de dire qu'on vit dans le mélange, dans nos vies cosmopolites. On a vu la rupture de classe, nette et franche comme au couteau, on s'est trouvés un peu cons dans nos habitudes de classes moyennes éduquées, on s'est vus dans le miroir avec nos années d'études, nos corps bien nourris bien soignés, nos appartements pleins de livres et sans télé, nos peaux bien blanches. On a vu ceux qui entrent dans les lieux culturels et ceux qui restent à l'extérieur, ceux qui partagent des pensées et ceux qui n'imagineraient jamais qu'elles puissent s'adresser à eux, les jeunes qui devant une MJC demandent devant la porte: qu'est-ce qui se passe là-dedans, c'est qui ceux-là, c'est des Charlie? (pour dire des intellos, des blancs, des méprisants sans doute). On a entendu ce qui se dit dans les classes, on l'a compris, bien sûr, on le savait que la rancœur elle vient de tellement loin. On pense que ce n'est pas vraiment de religion qu'il s'agit, que la religion elle masque d'autres problèmes, elle vient combler tous les autres manques. On pense que c'est géographique, le problème, la question, les frontières invisibles, les banlieues inaccessibles, les barrières à franchir et le poids des préjugés. On pense que c'est économique, la répartition du travail et des richesses, le chacun pour soi, la concentration des fragiles et tout le reste dans les mains de quelques uns. On sait bien au fond de nous-mêmes, que tant qu'il y aura des inégalités il y aura de la violence.

    On sait qu'on doit continuer le travail d'oiseau obstiné, le travail de repères, le travail de sens quand tout est compris de travers, quand tellement de gens se mélangent les pinceaux dans les idéologies (parce que confondre extrême droite et extrême gauche, quand même, il faut le faire). On sait qu'il faut muscler les esprits, diffuser les lumières et parmi elles la petite étincelle qui autorise à penser, à connaître. On sait aussi, dans nos métiers d'artistes, qu'il va falloir travailler la forme, travailler l'adresse, mettre au cœur des choses le rapport au public, les outils pour le public, on sait qu'il va falloir arrêter d'être paresseux, arrêter l'entre-soi tout en continuant à être ensemble pour fabriquer et réfléchir, on sait qu'il va falloir faire circuler les mots, les histoires, inventer les légendes d'aujourd'hui, les paraboles, les images plus fortes et plus neuves que celles des livres saints ou des livres sages, on sait que c'est à nous de créer ce qui n'existe pas, des béquilles fictionnelles contre tous les découragements, on sait que ça fait peur à d'autres, qu'on écrive sur ce qui n'existe pas, qu'on invente pour chacun un nouvel ordre du monde. Mais on n'a plus vraiment le choix. C'est nous les adultes maintenant. C'est notre monde maintenant. A nous de trouver comment le saisir, à pleines mains s'il le faut. Faire sens.

    On dit on pour ne pas être toute seule.

     

     

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    2015

     

    L'an 15 arrive, tout cabossé encore de 14, tout inquiet des batailles à affronter MAIS avec le champ libre pour l'union des forces, pour les cris à l'unisson, pour les rires anarchiques, pour la nouvelle configuration des mondes, pour la paix avec les morts, pour la joie avec les vivants, pour les voyages à faire, à refaire et à écrire, pour le présent et ses chatouilles, pour les déclarations d'amour, d'amitié, pour les rencontres, les histoires inouïes, les textes qui te prennent l'âme et t'en font un manège, les plongeons, les engueulades quand il faut, les émancipations, les respirations profondes, l'embrasement des peaux amoureuses, les complicités tendres, les grands calmes, les grands vertiges, les grands refus, les grands OUI.

    Belle année à tous, et à tous ceux que je ne prends pas assez le temps d'appeler, de voir, mes pensées de 15 les plus sincères, les plus fortes.

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    Et du côté du Petit Oiseau et de ses révolutions sur lui-même, 2015 sera l'année de grands et beaux spectacles: Le Chagrin fin mars avec la Cie des Hommes Approximatifs et Les Puissantes à l'automne avec la Cie Didascalies.

    Et puis, pour en faire une année brûlante, ce sera celle de la sortie de mon nouveau livre chez Quartett, Les Feux de poitrine, au mois de mars! (premier livre publié depuis 2012, mais rassurez-vous, je n'attendrai pas si longtemps avant le prochain!).

    Alors continuez à passer par là et à me faire signe si vous voulez en savoir plus!

     

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    C'est en Allemagne que ça se passe, cette fois. La peur de la fiction et de l'artistique n'est donc pas un phénomène français uniquement. Ça ne rassure pas pour autant. Ma pièce Nous les vagues (Wir Wellen) avait été commandée dans une version radiophonique par la chaine bavaroise Bayricher Rundkunft. Mais à peine les premières répétitions commencées, la direction a fait marche arrière et a décidé de ne plus produire le texte. Une crainte d’échos avec… quoi ? Des procès de terroristes en cours.

    Il y a en ce moment en Allemagne le procès d'un groupe néo-nazi, qui a commis ces dernières années quelques attentats.

    Et donc ? Quel est le lien avec ma pièce ?

    Ah oui : dans mon texte sur un mouvement d’insurrection, deux des personnages rêvent à un moment d’une action mémorable, d’un embrasement. Après le premier échec, ils disent aussi qu’ils reviendront, que le mouvement n’a pas dit son dernier mot. Dans la voix collective qui soupèse la possibilité de renverser le monde établi, il y a des images violentes, des images tendres aussi, des images des révolutions passées, des révolutions imaginées.

    Qu’on puisse laisser entendre que les combats pour la liberté dont je parle dans mon texte pourraient en quelque endroit que ce soit « rejoindre » les mouvements d’extrême droite, cette idée pernicieuse selon laquelle « les extrêmes se confondent » est une paresse intellectuelle qui traduit un grand effondrement de la pensée politique. Se battre pour gagner des droits, pour soi ou pour les autres, se battre pour ne pas les perdre, se battre pour la dignité et les avancées sociales, se battre contre les inégalités : voilà qui est exactement l’opposé de ce à quoi travaillent l’idéologie d’extrême droite et toutes ses ramifications libérales : priver les autres de leurs droits pour obtenir plus soi-même ou maintenir son fief. Voilà qui est essentiellement opposé et qui ne se rejoindra jamais.

    C’est en prétendant le contraire que l’Europe est en train d’ouvrir de larges boulevards à l’extrême droite et au retour de tous les obscurantismes, tout en enlevant pas après pas la possibilités à ses citoyens de s’exprimer ou même de se rassembler[1].

    Qu’on puisse amalgamer une œuvre littéraire à un discours politique, un poème à un meurtre, voilà aussi ce qui me fait peur.

    Il n'est sans doute pas clair pour les responsables de cette radio que Nous les vagues est un texte de théâtre. Que c'est de la littérature. Que des voix de personnages s'élèvent à l'intérieur et se posent la question de l'insurrection, de la révolution, de l'action collective ou individuelle. L'ensemble du texte est garant du fait qu'il s'agit bien d'une construction pas à pas, d'une interrogation. Ou encore, plus simplement, d'un fantasme.

    Est-ce qu’il faudrait donc arrêter de faire entendre les textes qui posent la question de la rébellion ? Est-ce qu’il faudrait arrêter de lire Les Justes, ou bien s’écrire des personnages de meurtriers sous prétexte qu’ils pourraient pousser à des crimes réels ? Il faudrait alors brûler Roberto Zucco, et puis tant qu’on y est tout Shakespeare.

    Rien ne sert de développer l’absurdité et le contresens absolu de tout cela. Je n’en fais pas une affaire personnelle, et je pourrai même rire (jaune) si c’était une histoire isolée et si elle s’impliquait pas toute une équipe dans son sinistre développement.

    J'ai hésité à écrire ici, je n'avais pas envie d'avoir à écrire sur ça. Mais il faut alerter sur cet amalgame qui est fait entre la fiction et la vie, l’impossibilité de plus en plus grande de produire des pièces qui posent des questions, qui en appellent au débat, au cerveau, à l’humain dans sa complexité. En France on dit que c’est trop élitiste, qu’il faut divertir et ne pas « prendre la tête »[2]. En Allemagne, donc, on dit plus clairement que c’est dangereux.

    (Et si tout simplement il s'agit d'autocensure, ce n'est pas plus réjouissant. Je renvoie ici à l'article de Michel Simonot, La peur de faire peur)

     

     

    [1] Cf ce qui se passe actuellement en Espagne.

    [2] Sur les mouvements actuels de censure artistiques en France depuis les dernières élections municipales, voir entre autres l’article de B. Métais-Chastanier dans la revue Agon.

     

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    Encore quelques trains en 2014: celui qui vient de m'amener à Valence pour continuer cette semaine à préparer Le Chagrin avec l'équipe des Hommes Approximatifs, ensuite le train du repos, avec suspension de tout internet prévue pour deux semaines, le train des plages hivernales, le train amoureux, le train des amis et de la ville quittée à retrouver pour quelques jours. Le train des lectures et de la réflexion, aussi, avec une petite trentaine de textes à lire, manuscrits de théâtre, de poésie ou romans. Le train des textes nouveaux à écrire.

    J'aurais aimé avant les fêtes continuer à parler ici de livres que j'aime. Cela viendra en son temps, et tant pis pour l'actualité. Je m'étais promis de vous dire un mot d'Hajar Bali et de son si beau recueil de nouvelles Trop tard (mais il ne sera pas trop tard pour le faire!), d'Antoine Wauters encore avec Nos mères, de Serge Airoldi. Gardons des plaisirs pour l'année qui vient, pour d'autres heures de train.

    A partir de janvier, ateliers, répétitions, et très nombreux déplacements du nord au sud de la France (plusieurs villes par semaine) feront un premier trimestre frénétique dont j'espère sortir pas trop abimée. Tout ça pour dire: ne m'en veuillez pas si je ne peux pas répondre à toutes les sollicitations, pas tout lire, pas rajouter d'autres villes à ma feuille de route déjà folle, pas me concentrer sur de nouveaux rêves de spectacle pour quelques mois, pas répondre à tous les mails quand ils demandent à développer une réflexion ou à parler de mon travail ou de celui des autres. Que ce blog puisse pallier ce manque, tandis que, contre la vitre d'un train, je somnole un peu.

     

    Du train

     

     

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