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    Qui a peur de Virginia Woolf?

     

    [Bordeaux, 28 octobre 2010]

     

     

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    Nous reprenons Qui a peur de Virginia Woolf?. Nous retrouvons les mots, les déplacements, les impulsions. Les sensations, le rythme. Nous remontons dans le temps. Nous nous promenons dans une forme déjà trouvée, il y a du travail, mais c'est un grand confort quand même, que d'avoir laissé reposer le spectacle pendant un an et demie, il reste des évidences, et le bonheur pour les comédiens de pouvoir faire confiance à la mémoire des corps. Regard extérieur, je suis le texte, confirme, corrige, un oeil sur le manuscrit, un autre sur le plateau, et parfois sur la vidéo quand un mouvement nous échappe. Rassurante immersion, les marques se retrouvent dans le plaisir.

    Je me prends à rêver, dans les interstices, à ce que sera mon prochain texte. Un tricot très serré, un nid tissé de plusieurs voix, de plusieurs couleurs. Une toile, un paysage, fait de voix entremêlées, encore un choeur. Des récits, des monologues tissés, des personnages partageant un même lieu d'attente et de colère. Je ne sais pas encore ce que seront ces fils, sinon qu'ils auront chacun leur couleur et se rejoindront parfois, des hommes, des femmes, jeunes, faisant l'expérience de la marge (c'est toujours Perdre). Mon tricot futur, ce sera, si j'ai assez de fil, comme dix romans en même temps, et du théâtre, et aussi de la danse, enfin cette forme chorale qui m'a tant plus ces derniers mois chez Pina Bausch, Alain Platel, Maguy Marin ou Christoph Marthaler. Un tricot tendu, avec quelques morceaux de douceur. Un tricot énervé, pour éponger la peine. Une organisation de mondes, une convergence. Un étendard. 

    C'est qu'elle ressemble aussi pas mal à un tricot, ma vie professionnelle, en cette saison 2010-2011, avec pour fils mes trajectoires sur une carte, avec cette nécessité de sans cesse passer d'un projet à l'autre, d'une urgence à l'autre, un tricot presque sans trou, mais un tricot tout de même précaire, il ne faut pas exagérer, les lainages professionnels sont si prompts à se détendre. A Bordeaux je rêve, tout en répétant, aux ateliers d'écriture que je vais mener toute l'année avec des personnes âgées autour d'un feuilleton radiophonique. J'irai ensuite travailler à Paris à Théâtre Ouvert, sur un projet mené par Cécile Backès: J'ai vingt ans qu'est-ce qui m'attend, deux semaines de chantier autour de thèmes qui ne sont pas très loin de Perdre. C'est dans l'air, c'est urgent, les lycéens sont dans la rue et le gouvernement s'obtine à s'attaquer à tout ce qui fait lien. Je vais parler de commandes futures, je vais retrouver Maladie de la Jeunesse et Qui a peur du loup?. Je vais aller mener une expérience d'écriture collective à Nantes, puisque j'ai été retenue par la revue de poésie Ce qui secret pour une résidence en décembre. Je vais assister à la parution d'Alors Carcasse chez Cheyne éditeur et continuer à suivre le chemin de Nous les vagues. Je vais continuer à lire dix textes par mois pour nos échanges au Théâtre de la Colline. Je vais aller voir quelques spectacles. Je vais chercher du travail pour la saison prochaine. 

     

     

     

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    ccn

     

     

    Ce blog n'a pas pour vocation de critiquer les spectacles que je vois, ni même toutes mes lectures, mais plutôt de parler de la fabrique des projets, des "moteurs", comme je l'écrivais dans le premier billet. Si j'ai envie de parler de Description d'un combat, de Maguy Marin, présenté au CCN de Rilllieux-la-Pape après sa création à Avignon en 2009, c'est parce que cette expérience boulversante esthétiquement et artistiquement me parle profondément de ce que doit être, pour moi, aujourd'hui, un projet artistique, qu'il soit un spectacle, un texte, une oeuvre plastique...

    Dès les premières minutes, j'ai compris que se passait sous mes yeux ce que j'essaye de faire quand j'écris un texte, sans forcément y arriver: je voyais un objet artistique prendre son autonomie, "tenir tout seul" sans appel aux catégories, aux genres, au références. Contenir en lui-même sa totalité, sa mécanique interne dictée par rien d'autre que par la nécessité de sa propre forme.

    C'est à dire. Que Description d'un combat n'est que cela, emprunté au beau titre de Kafka: une desciption lente et précise, par des outils qui lui sont propres, des guerres qui se sont superposées et ont fait notre histoire. Que Description d'un combat n'est peut-être pas de la danse, n'est certainement pas du théâtre, est peut-être de la peinture, est sans doute de la musique, est tout ça à la fois, est une performance, est une installation d'art contemporain, n'est bien sûr rien de tout ça.

    Mais c'est ça qui importe. Et c'est à ça que se sont heurtées toutes les critiques en 2009, reprochant aux danseurs de ne pas danser, et de ne pas être non plus des comédiens, de ne pas jouer le texte. Je regardais le spectacle avec tout ça en tête et je me disais qu'il n'aurait surtout pas fallu tirer les textes vers une interprétation, tout l'équilibre précaire et précieux du spectacle en aurait été bouleversé. La seule chose qui peut tuer ce spectacle, c'est d'essayer de le faire entrer dans une case.

    En même temps que je rédigeais cet article, je lisais l'interview de l'écrivain Claro parue dans l'avant-dernier numéro du Matricule des anges (n°116). Je n'ai pas encore lu son roman, Cosmoz, mais ce qu'il dit de l'écriture rejoint la réflexion en cours. A l'intérieur même de sa propre oeuvre, il faut se battre contre les catégories, les attentes. Ne céder qu'à l'exigence de l'objet-même, sa nécessité propre:

    "Il s'agit (...) de produire un texte qui soit à la fois autonome structurellement (qui n'emprunte pas sa forme à des gabarits préexistants) et pertinent organiquement (qui fonctionne avec les autres textes et le fantasme historique).

    (...) Ce qui se passe, c'est que l'écrivain commence à se faire une idée mentale de son lectorat et se met à écrire pour lui, inconsciemment. Mais ça fait des censures.

    Pour moi, le livre n'a pas de lecteurs à l'origine. C'est lui-même qui va fabriquer son lecteur. Le lecteur ne sait pas ce qu'il va y trouver et il doit apprendre à lire chaque livre. J'aime bien qu'un lecteur de mes livres ne sache pas comment faire et que ce soit la lecture qui le lui apprenne.

    (...) Au début le livre est un objet mécanique, mais ensuite, dans l'écriture, il y a un changement de régime et il devient organique. Tu vois presque ton livre marcher tout seul, parce qu'il est devenu un organisme vivant qui va créer se propres voix."

    Pourquoi en serait-il autrement pour le spectacle vivant? Revenons à Maguy Marin. J'ai vu sur scène, pendant une heure, un tableau se modifier imperceptiblement, j'ai vu un groupe marcher en choeur sur la trace de ses ancêtres, j'ai vu du sang et la pétrification ultime, j'ai entendu les légendes qui nous façonnent et la violence crue des corps déchirés. J'ai beaucoup pensé à tout ça, je me suis demandé si j'étais conquise d'avance parce que je connais le travail de Maguy Marin et que je suis sa démarche, parce que j'aime le fait qu'elle aille jusqu'au bout dans ses recherches et ne se censure pas. Mais j'ai aussi été physiquement prise de frissons quand la première armure est apparue, quand sous la dorure j'ai vu le premier cadavre. 

     

     

    Qui a peur de Virginia Woolf?

     

    [Photos: le CCN de Rillieux-la-Pape, de nuit]

     

     

     

     

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    Voilà presque dix jours que je suis rentrée d'Alger, et que je me suis remise à travailler sur d'autres chantiers, mais voilà que je peine à tourner totalement la page des réflexions que j'y ai engagées, et c'est tant mieux, parce que j'aime bien que les  pensées se poursuivent et continuent à être nourries le plus longtemps possible.

    A Jijel en 2009, j'avais rencontré une jeune comédienne et scénariste, Adila Bendimerad, qui vit à Alger et que j'ai revue avec plaisir pendant mon dernier séjour. Pour un numéro spécial des Lettres Françaises sur l'Algérie, en partenariat avec l'Humanité, elle a écrit un article, Le Théâtre Liquide!. Or, dans le numéro publié, son texte s'est vu tronqué de ses passages les plus intéressants à mon sens, son titre changé... Je partage sa perplexité sur un numéro qui reste finalement très en surface des choses (par paresse? par auto-censure?), frustrant à bien des égards, et qui se contente d'inventorier quelques espaces de culture en Algérie aujourd'hui sans véritablement rentrer dans l'analyse...

    J'ai proposé à Adila de reproduire ici son texte intégral, sous son titre original, Le théatre liquide!...

     

     

     

     

    Alors Carcasse

     

     

    Le  Théâtre liquide !

     

    Depuis l’année de l’Algérie capitale culturelle du monde arabe, en 2007, un commissariat  s’est installé en haut de l’opéra d’Alger. Il ne s’agit pas d’un commissariat de police bien entendu, mais de l’ensemble des locaux en panneaux plexiglas dans lesquels s’est installée l’administration du Théâtre National d’Alger.  C’est comme cela que nous l’appelons, car c’est ainsi que le panneau à l’entrée des locaux nomme cet espace. Ces bureaux donnent sur de grandes arcades qui laissent découvrir une vue  splendide, sur une baie bleue et un ciel lumineux. Juste en dessous c’est le square  Che Guevara. Un lieu populaire qui rassemble des cafés, des gargotes, des commerces, un barrage de police et juste à côté, « la banque d’Alger » constituée de jeunes en tee-shirts de marque de sport avec des liasses de billets de banque en éventail, qui agitent l’air en dinar pour se rafraîchir, et abordent les automobilistes pour échanger des euros. A quelques pas du Théâtre National, donc de l’Opéra, se trouve un lieu qui se nomme comme l’indique l’inscription lumineuse sur la façade, Salle ElMougar. On y projette des films, on y fait des concerts, des fêtes, des expositions, des meetings, et parfois du théâtre. En réalité, tout dans l’architecture d’El Mougar   montre qu’il s’agit d’un théâtre. Pourtant, c’est l’Opéra d’Alger (la bâtisse), qui aujourd’hui sert de théâtre national. La scène de l’opéra a été construite pour les ballets et des orchestres, inutile de dire qu’elle ne convient pas au théâtre. Lors des représentations théâtrales sur la scène de l’Opéra, il nous semble parfois que les planches « mangent » ses acteurs. C’est comme si tout se noyait dans un aquarium, le son, les mouvements, et les signes de la dramaturgie.

    Pourtant, tous préfèrent, pour des raisons de prestige,  jouer au Théâtre National, autrement dit à l’Opéra. J’ai souvent posé la question, aux gens du théâtre, du pourquoi de cette préférence. La réponse est toujours de « taille » ! Oui c’est une question de taille. L’opéra est plus grand. Pourtant notre public est si peu nombreux passé la générale. Il est d’en moyenne 40 personnes  pour huit cents sièges ! Un troupeau de poissons rouges dans l’océan pacifique !

    Revenons au commissariat préfabriqué au troisième étage de l’Opéra. Ses locaux précaires devaient disparaître après l’événement Alger capitale culturelle. Mais il semble se pérenniser. Avant 2007, à la place de ce commissariat se trouvait, depuis que l’Opéra existe, un café, muni d’une bibliothèque théâtrale complète et accessible où se rencontraient, les comédiens, les metteurs en scènes, les scénographes, les critiques, les élèves de l’école d’art dramatique, ceux des conservatoires, ainsi que les gens du syndicat (qui n’existe plus d’ailleurs).

    Tout se passe comme si rien ne se trouvait à sa place. Comme si les corps perdaient toute forme pour se liquéfier, et par la suite s’infiltrer dans n’importe quel espace qui se libère, ou qu’on décide d’évacuer, même si cet espace est inadapté. Le bureau de change devient un marché au noir ouvert, le théâtre, un opéra, la scène, un aquarium, le café, un commissariat, et les fauteuils d’orchestre deviennent l’océan pacifique.

     

     

     

               Il est vrai que depuis 2007, les budgets de la culture ne cessent d’augmenter probablement grâce au ministère et à une volonté politique de développement de la culture. Nous sommes tous heureux de cela. Effectivement, les productions du Théâtre National, et des théâtre régionaux, la naissance de nouveaux théâtres devrait permettre un rayonnement culturel. Le Théâtre National est passé d’une à deux productions par an pendant la décennie noire (Les années 90 et les ravages du terrorisme) à six créations en 2010. Nous sommes tous très heureux de cela. Le public est un peu plus nombreux. Les comédiens signent pour 20 dates (contre trois ou quatre dates avant 2007) dans l’année. Même si cela n’est pas suffisant, nous somme encore une fois tous très très heureux de cela.

    Cependant, une vraie colère de citoyen-artiste gronde. Comme dans un corps malade l’énergie ne circule pas entre les membres. La pensée, comme la revendication n’arrivent pas à se mettre en forme. Les gouffres et les ruptures grandissent, et la création souffre.

    Nous avons dit : les algériens si sensibles aux choses de la culture, ont été privés de choses culturelles. Oh grand dieu serait-ce possible, que plus de dix ans soient passés comme ça ! Oh Nostalgie, d’un âge d’or de la culture ! Allez faisons de la culture.

    Et en avant ! Le commissariat s’installe à la place du café et il administre. Contrat, commande de pièces, affolement, éparpillement. Allez faites. La tête dans le guidon les artistes courent. Les textes manquent. Et les seuls textes de théâtre publiés (Hadjar Bali, Arezki Melal) ne sont pas accueillis par les théâtres régionaux, ni par le Théâtre National. Le speed général ne laisse pas le temps aux possibles dramaturges de s’y mettre. Les pièces s’enchainent, et ont toutes le même destin. Qu’elles soient comme on dit bonnes ou mauvaises, elles jouent trois fois, puis quelques  représentations de dernière minute pendant l’année, et au tiroir, ou plutôt au cercueil. D’ailleurs souvent, lorsque je discute avec des comédiens, ils parlent de contrat et non de pièces ou de créations. Dernièrement je croisai à la place de l’Emir un jeune comédien très talentueux et surtout plein d’envie et d’énergie. Je l’invitai à prendre un café au Milk Bar. Il but son eau gazeuse d’un trait. Il retint sont rot et faillit s’étouffer. Nous avons ri et je lui demandai la cause de son empressement. Il me répondit : « je pars la semaine prochaine au théâtre de Tizi, et j’ai des trucs à régler avant !

    -Oh tu commences une nouvelle pièce ! mais c’est super !

    -oui j’ai un contrat avec Tizi, je le commence après la fin du contrat avec le TNA. »

    Il ne semblait pas trouver cela super. D’ailleurs je soupçonnais mon « c’est super » de manque de conviction. Le fait qu’il parle de contrat m’étonna, surtout de sa part. Je l’avais déjà observé en répétition. Il fait partie des comédiens aventuriers, qui acceptent et aiment l’aventure théâtrale comme ils acceptent et aiment l’aventure de la vie. J’avais déjà entendu d’autres artistes s’exprimer ainsi, et je crois que moi aussi, je m’y mettais. Je crois que mon « c’est super » était hypocrite et fatigué.

    Ainsi nous voyons les spectacles s’écouler sans sincérité, ni légitimité. Nous préparons une générale pour les journalistes, les invités de prestige, le théâtre annonce les pièces au public après les représentations, par un article qui archive la pièce. La programmation nous appelle pour des événements comme la fête de la femme, ramadan, la fête du savoir, ou de l’arbre ou je ne sais quoi encore. Du coup, plus personne n’y croit. Ni les acteurs, ni le public. Aucune pièce ne semble naître d’une nécessité existentielle, mais plutôt d’une nécessité administrative.

     

              La première pièce que je jouais au TNA était une adaptation de Lady Macbeth. Le directeur avait beaucoup apprécié le spectacle. Il l’avait ému. Il nous permis alors de faire deux semaines de représentations sans relâche. Nous étions très heureux car c’était la première fois qu’une pièce se programmait aussi « longtemps » au TNA, et enfin nous allions ressentir pendant ce laps de temps ce que veut dire jouer tous les soirs. Car souvent, comme nous l’avons déjà dit,  les pièces sont programmées de façon très aléatoire, à la dernière minute, à des mois d’intervalle, et pour boucher un trou de programmation.

    Personne n’avait communiqué sur ses dates. Quant à la programmation, elle changeait d’horaire selon les jours sans prévenir. Parfois à 16h et parfois à 17h, en jours de semaine. C’est vrai qu’il y beaucoup de chômeurs à Alger, mais enfin tout de même il y a une majorité de travailleurs qui travaillent jusqu’à 17H. Quant au vendredi, jour de repos national, la programmation avait décidé de ne pas travailler puisque c’est le jour de repos. Ainsi les Week-end, qui sont les meilleurs jours pour le théâtre, le théâtre préférait fermer ses portes.

    Nous avions malgré tout, décidé de jouer et de profiter de cette possibilité de faire renaître chaque jour nos personnages, le décor, et  tout l’univers de la pièce. Ainsi pendant 15 jours nous jouions face à cinq personnes, puis dix, et enfin trente. Surtout, nous avons pu explorer et découvrir notre pièce et nous découvrir nous même dans la durée, et se sentir prendre de l’épaisseur au milieu de cette vacuité ambiante.  Chaque jour faire jaillir du désert tout un monde.  Un jour de violent orage ; le public ne vint pas. C’est du moins ce que nous avions pensé. En réalité, une dizaine de personnes étaient venus à 16h comme il était indiqué dans la petite affiche de 90cm sur 60 posé devant la petite ruelle de l’entrée des artistes. Mais les gardiens qui venait d’apprendre que la pièce commençait à 17h, pour on ne sait quelle raison d’ailleurs, informèrent à leurs tour notre petit public qui ne pouvait alors attendre sous l’orage. Nous nous sommes retrouvés seuls, le comédien, moi-même, les deux techniciens, et le régisseur qui représente dans ses moments l’administration.

    C’est alors que l’incroyable se produisit. Nous sommes retournés dans nos loges respectives pour ôter nos costumes. Le régisseur nous a rejoint pour nous sommer de jouer, car selon les instructions,  même devant  «  personne » nous devons jouer. Car nous somme payés pour cela, et si nous ne jouons pas, il ne pourra pas nous tamponner le « service fait » qui nous donne droit d’aller chez le comptable récupérer nos chèques. Puis voyant nos visages incrédules, il se mit à rire et nous dis : « aller je vous ouvre un parapluie et vous jouez ».

    Nous nous sommes mis à jouer. Face au parapluie ouvert. Dehors il pleuvait. Nous sentions un liquide mortel s’infiltrer, entre les vieux murs de l’Opéra pour se propager entre les fauteuils, et envahir les planches, puis nos jambes, et enfin nos corps et bien plus peut-être. A chaque seconde nous sentions une mort imminente, une terreur humide. Nous essayions avec l’autre comédien de nous accrocher au regard de notre partenaire comme des naufragés à une bouée, mais nous voyions bien que l’autre aussi se noyait, et nous lisions dans son regard qu’il était le spectateur de notre propre naufrage.

    A la fin du spectacle. Nous avons salué le parapluie. Les techniciens nous ont applaudi, et l’un d’eux nous dit. «  c’est bon vous êtes tranquilles, liquiditou ».  « liquiditou, Thanitou » est une expression courante dans le théâtre algérien depuis 2007. Et cela signifie en gros, vous avez liquidé le travail, vous êtes en paix. « Liquidina, liquiditou » est le verbe  « liquider » conjugué en algérien.

    Nous somme partis récupérer notre « service fait », ainsi que nos chèques. En silence nous avons marché mon ami comédien et moi sous la pluie. Nous nous séparâmes à la grande poste par un « saha » (salut) étouffé. J’arrivais chez moi trempée, et n’ayant pas fermé mon sac, mon chèque aussi était mouillé et le montant de ma paye illisible. Il n’était plus possible de réclamer quoi que ce soit à la banque.

     

     

              Qu’est ce que le théâtre me demandais-je en séchant mes chevaux devant le miroir ?

    D’abord, c’est dehors qu’il pleuvait. Le parapluis n’avait rien à faire dans le théâtre. C’est sur la tête du public qui attendait sous l’orage qu’il aurait fallu l’ouvrir pour qu’il reste. Aujourd’hui nous consommons des spectacles pour justifier un budget étatique et nous en faisons beaucoup avec de grands décors, pour remplir le vide. Un jour nous vîmes même entrer sur scène un char en taille réelle. Nous avions tous bêtement applaudi. Oui c’était spéctaculaire ! Mais durant toute la pièce ce char était bêtement resté là. Un clown était dedans et en sortant, l’acteur a piétiné et s’est appuyé sur le canon pour ne pas tomber. Et la pièce continuait. L’effet du char était passé et il ne servi à rien d’autre qu’à cette effet de surprise de cinq secondes.  Un char vide de sens. Mais quel est ce vide qui nous fait si peur et que nous cherchons à combler ? Il y a un manque c’est évident, un grand absent qui nous effraie et derrière lequel nous courons chaque jours. C’est pour ça que nous préférons la quantité et le grandiose ponctuel.

    Je continuais à regarder mes cheveux sécher péniblement dans la glace.

    Ce grand absent c’est le théâtre lui-même.  C’est comme si tout nous intéressait  sauf le théâtre lui-même. Dans L'espace vide de Peter Brook, celui-ci donne une très simple définition du théâtre. Il dit « quelqu’un traverse cet espace (espace vide, scène) pendant que quelqu’un d’autre l’observe, et c’est suffisant pour que l’acte théâtral soit amorcé. ». Tout à l’heure, me disais-je, au moment du parapluie il n’y avait pas théâtre. C’est peut-être pour cela que nous sentions à chaque seconde une mort imminente.

    Je continuais à sécher mes cheveux en me demandant ce qu’est alors  le théâtre.

     Imaginez pendant une pièce de théâtre,  à la quarantième minute par exemple, le public est attentif, la scène est intense lorsque soudain l’acteur principal décide de tout arrêter et s’en va. C’est un cauchemar. Un drame pour les acteurs comme pour les spectateurs. C’est pire que la mort, c’est absurde. Une gêne terrible, et un vertige s’empare de tous. L’action s’arrête. Et tout le monde souffre pour se révolter après. On criera au scandale. Donc le théâtre est un acte, une action contre l’inertie de la nature. S’il s’arrête comme ça, c’est inacceptable. Une pièce qui s’arrête c’est comme une vie qui s’arrête (avec moins de morts heureusement). C’est dramatique. C’est bien la preuve que quelque chose d’invisible dans le théâtre est lié à nos vie à tous.  Je comprends mieux alors pourquoi l’expression « liquidiw » me terrorise. Ecoulons rapidement notre stock de spectacle, consommons les liquidités  de la caisse culturelle pour être en règle, vidons le contenant qu’est la scène les jours de semaine pour pouvoir partir à la mer le week-end , liquidons et éliminons le théâtre sans nous apercevoir. Juste parce que nous n’avions pas le temps de prendre nos responsabilités et de l’écouter avant de l’administrer et le gouverner. La liquidation est l’élimination physique de quelqu’un. C’est nous même que nous éliminons car je pense qu’aujourd’hui le théâtre est un réel besoin pour l’Algérie. Car l’Algérie à besoin d’agir pour son salut, en cela elle est un partenaire pour le théâtre et le théâtre son partenaire. Tous les jours à Alger nous sentons l’impuissance, mais nous sentons encore plus fort le désir d’agir. Une action sincère pour enfin se retrouver et rayonner ensemble.

    Mes cheveux vont bientôt sécher. Il mettent toujours du temps. En Algérie nous avons souvent des chevelures denses et difficiles à dompter. Pourquoi le théâtre ?

    Après la crise, la censure, la violence, la corruption et les injustices quotidiennes, nous voulons rester humains. Depuis qu’Adam a quitté le paradis, nous devons rester humains.  Je vois dans le miroir mes cheveux, je me vois, je suis humaine, seuls les vampires n’ont pas de reflet. Le théâtre est notre reflet ? Je pense qu’il est plus que cela ! On y voit plus encore, plus que nous mêmes, plus que le monde. On touche le sacré. On se transcende. Le vampire est peut-être derrière mon sèche-cheveux, je ne peux pas le voir dans le miroir, il n’a pas de reflet !  Mes cheveux avaient séché. J’éteignis l’appareil mine de rien. Je me tournais, sortis mon épée et l’enfonçais dans le cœur du vampire qui me menaçait. Je portais un coup efficace. Mon ennemi fût maîtrisé. Il agonisait, son regard fixait le mien. Je luis dis  « ala balek ma fouktlekch » (tu crois que je ne me suis pas aperçu de ta présence). Il tomba raide mort après quelques gémissements théâtraux. Je rangeais mon épée, et mes cheveux comme ceux d’Ophélie  de Evrett Millais flottaient dans les airs (La première fois que je vis le tableau d’Ophélie je le pris à l’envers. Je n’avais pas encore lu la pièce de Shakespeare et je ne savais pas qu’elle était morte noyée. Dans la Mort d’ Ophélie  ont voit celle-ci se noyer dans la rivière et ses cheveux flotter dans l’eau.  En tournant le tableau on a l’impression que c’est une grande guerrière debout et sereine dont les cheveux flottent dans les airs grâce à un sèche cheveux caché en coulisses). Je me retournais face à mon public-miroir. Mon autre moi, encore trempé, regardait profondément la scène de la mort du vampire.  Puis je cru sentendre des applaudissements. S’il vous plaît levez les rideaux (Sarah Kane, 4.48 psychose)….

    Adila Bendimerad.

     


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    Parmi les moments que je préfère, dans ma saison d'intermittente, il y a ceux où je peux travailler à la maison, défaire les valises, préparer les prochains voyages, les prochains projets. Me plonger dans les lectures en buvant du thé, regarder le ciel par-dessus les toits des pentes la Croix-Rousse. Récapituler aussi, faire la liste des échéances.

    Dans les deux semaines qui viennent, le programme est dense: lecture de manuscrits pour le groupe de réflexion du Théâtre de la Colline dont je fais partie, préparation de mon retour au TnBA, à Bordeaux,  où je serai à partir de mi-octobre, à la fois pour commencer un atelier d'écriture que j'animerai tout au long de la saison avec des spectateurs, et pour travailler à la reprise de Qui a peur de Virginia Woolf?.

    Suite aussi, des réflexions sur Qui a peur du loup? et Maladie de la jeunesse en vue des deux créations, en février à Lyon (Maladie) et mars à Angoulême (Qui a peur). Reprise du travail, donc avec Matthieu (Roy) et Mathieu (Gérin), établissement des bilans, des programmes et des plans de bataille dans le temps qu'il nous reste.

    Rêver aussi à un projet autour d'Emma Bovary mené par Caroline Guiela et dont vous pouvez déjà voir les prémices sur le blog de sa compagnie, Les Hommes Approximatifs, puisque le roman de Flaubert avait fait l'objet d'un stage à Angers en avril dernier...

    Et puis mes projets d'écriture: m'occuper de Nous les vagues, relire, continuer à faire circuler ce texte maintenant que ma lecture algéroise m'a remise en confiance. Et m'occuper d'un tout nouveau projet qui commence à prendre forme dans ma tête, et dont j'ai commencé à donner de petits indices ici ou ... La forme se dessine, ce sera un tricot très dense avec beaucoup, beaucoup de fils.

    Voilà, ce petit bilan pour moi aussi, récapituler, faire la liste de mes devoirs (en fait, je recopie un post-it qu'il y a sur mon bureau, il contient aussi d'autres choses, plus lointaines, plus incertaines, à suivre...)

    Et comme ce blog m'aide aussi à braver ma pudeur, voici une petite incursion chez moi, qui certes fait moins rêver que mes ballades algériennes, mais bon, c'est aussi tout un voyage: ma bibliothèque.

     

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