• Premiers pas de Carcasse

    Je continue à dénicher par-ci par-là quelques nouvelles de Carcasse. Pour quelques temps, et sans doute parmi beaucoup d'autres existences possibles, c'est un habitant du quartier Monplaisir d'Angers, qui me semble au seuil d'immenses explorations.

    Voici quelques captures d'écrans d'indices que j'ai pu attraper en ligne, notamment ici.

     

    Premiers pas de Carcasse

    Premiers pas de Carcasse

    Premiers pas de Carcasse

    Premiers pas de Carcasse

    (c) DavidR

    Mais ce n'est pas tout. J'ai aussi découvert que Carcasse avait tenu le journal de sa première sortie, son "Journal du dehors".

    En voici quelques extraits:

     

    "Lundi 25/11/2013

    Premiers pas hors mes murs. Obligés, contraints, forcés, question de vie.
    Et d'emblée comme une sensation de vide, de vertige.
    L'escalier aspire vers une sorte de néant. Spirale envoûtante.
    Arrimé au bastingage, je fonce tête la première dans ce maelström de ferraille et de béton. Je n'ai pas peur.
    À mi-chemin, triste constat, ma vue est déjà bouchée. Ma si belle vue, mon grand large. Et c'est inexorable, étage après étage, ma vue baisse.

    Pourquoi, ce " bienvenue " sur ce paillasson devant cette porte lourde obstinément fermée? Suis-je bienvenu? Je ne le saurai peut-être jamais.

    Et puis, dehors.

    Le vent.

    Et maintenant?
    Où?
    Battre en retraite et puis tant pis?
    Où?
    Tout est possible, c'est tellement grand.
    Mes pieds prennent contact avec le sol. Et ils décident; ils avancent, hésitent, tournent sur eux-mêmes, prennent à gauche, ou non, à droite et avancent. Tiens, un autre sol : de l'herbe. Et des arbres qui me ramènent vers ma hauteur, hors-sol pour quelques secondes.
    Cette sensation que tout va plus vite, que tout m'arrive dessus. Sans agressivité, sans effroi, sans malice... c'est juste une question de hauteur. Je suis à hauteur du tout.

    J'ai froid.

    Les bâtiments de la place sont plats. Gris et plats. Sans grâce. Finalement, pas mieux ni pires que ceux que je voyais d'en haut.

    Un garçon me demande si c'est moi Carcasse. Bien sûr que c'est moi Carcasse. Je ne suis personne d'autre que Carcasse.
    Carcasse.
    Carcasse qui me paraît déjà bien étriqué. Si je suis ce " mange-monde " baptisé par ma mère, jusqu'où Carcasse se distendra-t-il?

    J'ai froid et je m'arrête sur un banc. À l'interview qu'on me donne, je ne comprends pas vraiment l'intérêt qu'on me prête. Moi, j'aime regarder le ciel et les nuages qui y courent. Pour ça, quelle que soit la hauteur, le bonheur est intact.

    Mais maintenant, je m'engouffre dans le magasin. Les travaux forment une haie d'honneur fracassante, tonitruante, assourdissante. Et je sens que cette fureur est entrée en moi et ne me quittera plus de la matinée.
    Le magasin est achalandé comme il se doit et je sais déjà ce que je veux et je cherche le rayon et je regarde la profusion et je ne sais pas qui mangera tout cela et je me demande qui fixe le prix des choses et je prends les marchandises dans les mains et je les repose et je ne sais pas quel thon il faut prendre et je me suspends à ces boites de thon sur tous les tons presque tons sur tons et je les embrasse du mieux que je peux et je veux toutes les prendre ces boites de thon et je ne sais pas s'il vaut mieux des miettes de thon, du thon entier, des miettes à la sauce tomate, à la mayonnaise, à l'huile d'olive, par lot de quatre, des petites boites, des grosses, et je les ai toutes bien serrées contre moi et déjà elles m'échappent et il me faut un panier alors je les replace et je recommence et je les agence dans mon panier et j'en fait des piles et je prends finalement au hasard des boites de thon en miettes, entier, par quatre, par deux, à l'huile, ou pas et je fonce payer et je ne sais pas comment les emmener et je n'ai pas le droit de garder le panier mais un sac plastique qui ne tiendra pas longtemps et j'enfourne mes boites de thon en miettes, entier, par quatre, par deux, à l'huile, ou pas dans le sac qui va lâcher et je donne de l'argent au caissier et je sors dans le vacarme.

    J'ai froid.
    Je peux rentrer chez moi.
    C'est assez pour ce matin.
    J'ai froid.
    J'en ai assez.
    Ce que j'ai froid...

    Carcasse"

     

    *


    Mardi 26/11/2013

    Un lion en cage voilà ce que je fus. Un lion en cage du lundi après-midi au mardi matin. Et qui tourne et qui vire.
    Harponné! Ma curiosité est piquée, je dois ressortir. Je VEUX ressortir!
    J'ai envie, violemment envie, de faire ce que l'on fait, de voir ce que l'on voit. Alors je descends. Non, je ne descends pas, je chute!

    Et j'absorbe pour la seconde fois les vibrations du goudron.
    J'engloutis l'air nourri au béton imposant.

    Maintenant, je sais où je vais. C'est si facile : traverser; à droite; au coin de la poste, à gauche; tout droit jusqu'au bureau de tabac... quelqu'un y entre... moi aussi. Je fais ce que l'on fait!
    On me demande ce que je cherche. Je réponds que je cherche ce que l'on prend. Tel journal m'est désigné. Je prends. Je sors. J'ai un point commun avec vous monsieur, avec vous madame!

    Et quoi maintenant?
    C'est insupportable, ma poitrine va exploser. Des images jusque là inconnues se superposent à celles d'hier, me percutent en plein plexus. Ma cage thoracique enfle encore. Il faut que je me calme.
    Là! ils se lèvent, je demande à prendre leur place, on m'y autorise. Je m'assois, chaise en plastique, table en plastique. Et je ne bouge plus, que l'image soit fixe et mon squelette apaisé.

    C'est un bar.
    Je ne la connaissais pas celui-là, je ne le voyais pas de ma hauteur. D'ailleurs celui d'en face non plus. Et tellement d'autres choses! Je veux voir ce que l'on voit!
    Et je veux faire ce que l'on fait, je commande un café, on me l'apporte, je le paye, on me remercie et c'est encore un feu d'artifice sous mes côtes.
    Et soudain plus rien que l'immobile.

    Et je ne sais pas.

    On parle par petits groupes ou on se tait en solitaire.
    Je suis seul, en silence.
    Et j'entends des conversations, et j'entends des langues qui ne sont pas la mienne.
    Et je ne sais pas.
    Que dit-on à ceux qu'on ne connait pas?
    Mais sans doute qu'il vaut mieux se taire quand on n'a rien à dire.
    Il faudra tout de même que je cherche ça, entrer en contact.
    Il faudra que je dise ce que l'on dit.

    Et toujours l'immobile.
    La place est vide, du moins, tout le mouvement qui l'anime semble la vider de sa substance. On la traverse ou on la squatte avec indifférence. Les travaux la massacre, la scarifie, l'éventre. On lui crache dessus. Papiers, déchets, mégots vont l'ensevelir.



    La tristesse m'assaille.


    Pourquoi?

    Je n'aurais jamais cru ça possible.
    Est-ce que je vois ce que l'on voit?
    Peut-être me faut-il ouvrir d'autres horizons?
    Je vais devoir réfléchir à ça.

    Carcasse"
     
    PS: Il paraît qu'on peut en savoir plus et voir d'autres images le mardi 3 décembre à la MPT Monplaisir à Angers à 18h...

     

     

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