• Qu'est-ce que le contemporain?, de Giorgio Agamben

     

     

     

    « Le contemporain est celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières, mais l’obscurité. Tous les temps sont obscurs pour ceux qui en éprouvent la contemporanéité. Le contemporain est donc celui qui sait voir cette obscurité, qui est en mesure d’écrire en trempant la plume dans les ténèbres du présent. »

    (Qu’est-ce que le contemporain, in Nudités, Payot et Rivages, 2009, p. 28)

     

     

     

    Endroits

    [La lune vue d'Isère, juillet 2010]

     

     

    Certes, ça ne fait pas très lecture de plage, mais ça tombe bien, je ne suis pas à la plage. Et puis j’ai envie très de faire partager de ces lectures d’été qui apportent de l’eau à mon moulin, de l’eau à ma soif de pensée. Je suis donc revenur avec bonheur, en ces premiers jours de vacances, aux écrits du philosophe italien Giorgio Agamben, dont j’ai lu quelques uns des derniers courts essais, de Qu’est-ce qu’un dispositif ? à Nudités, son dernier recueil publié en français.

     

    Le charme d’Agamben est d’emprunter à la littérature, à l’art sous toutes ses formes, à la théologie, à la poésie, pour bâtir des théories limpides et éclairantes qui aident à penser le monde contemporain. J’avais été charmée et marquée par son intervention lors du festival d’Avignon 2008 (Théâtre des Idées)  où il avait parlé du désœuvrement, en partant du « ministère des Anges » et en allant jusqu’à la conception du travail dans la France de Sarkozy, entre autres.

     

    Dans Nudités, il y a un essai, publié aussi séparément chez Payot : Qu’est-ce que le contemporain ?

     

    Voici, comme j’aime le faire à la fois pour mémoire et pour partage, quelques citations-nourriture de cet essai, qui rencontrent, comme souvent avec Agamben, quelques préoccupations fort personnelles.

     

    Il part d’abord de Nietzsche pour affirmer :

    «  Celui qui appartient véritablement à son temps, le vrai contemporain, est celui qui ne coïncide pas parfaitement avec lui ni n’adhère à ses prétentions, et se définit, en ce sens, comme inactuel ; mais précisément pour cette raison, précisément par cet écart anachronique, il est plus apte que les autres à percevoir et à saisir son temps.

    (…) Ceux qui coïncident trop pleinement avec l’époque, qui conviennent parfaitement avec elle sur tous les points, ne sont pas des contemporains parce que, pour ces raisons mêmes, ils n’arrivent pas à la voir. Ils ne peuvent pas fixer le regard qu’ils portent sur elle. »

    (p.24-25)

     

    Puis il propose la définition citée au début de cet article, et poursuit :

     

    « Percevoir cette obscurité n’est pas une forme d’intertie ou de passivité : cela suppose une activité et une capacité particulières, qui reviennent dans ce cas à neutraliser les lumières dont l’époque rayonne, pour en découvrir les ténèbres, l’obscurité singulière, laquelle n’est pas pour autant séparable de sa clarté.

    Seul peut se dire contemporain celui qui ne se laisse pas aveugler par les lumières du siècle et parvient à saisir en elles la part de l’ombre, leur sobre intimité.

    (…) le contemporain est celui qui perçoit l’obscurité de son temps comme une affaire qui le regarde et n’a cesse de l’interpeller, quelque chose qui, plus que toute lumière, est directement et singulièrement tourné vers lui. Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps. »

    (p. 28-29)

     

    Est-ce qu’on pouvait vraiment écrire quelque chose de plus juste et de plus bouleversant ? Non mais franchement.

    Etre contemporain, c’est aussi avoir le même vertige qu’en contemplant un ciel étoilé :

     

    « C’est également pourquoi être contemporain est, avant tout, une affaire de courage : parce que cela signifie être capables non seulement de fixer le regard sur l’obscurité de l’époque, mais aussi de percevoir dans cette obscurité une lumière qui, dirigée vers nous, s’éloigne infiniment. Ou encore : être ponctuels à un rendez-vous qu’on ne peut que manquer »

    (p.30)

     

    Bon été, amis de mon époque...

     

     

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 1er Août 2010 à 19:22

    On pourrait remplacer "contemporain" par "artiste" et obtenir une bien belle définition aussi, me semble-t-il.

    2
    Mariette Profil de Mariette
    Dimanche 1er Août 2010 à 19:28

    Oui. En tous cas je m'y reconnais...

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