• Quelque chose de pourri au royaume de Weimar: Les Criminels, 1928.

     

     

     

    Je vais continuer à écrire sur Bruckner, parce que je n’arrive tout simplement pas à penser à autre chose au bout d’une semaine de répétitions (il nous en reste encore deux pour cette première session), ni à ouvrir d’autres « chantiers », d’écriture par exemple.

    Et puis parce que j’ai comme l’impression qu’on entendra beaucoup parler de Bruckner dans les temps qui viennent, avec les nouvelles traductions, les éditions à venir et les spectacles qui en découleront.

     

    Maladie de la jeunesse (1926), Les Criminels (1928) et Les Races (1933)  forment une trilogie, ou du moins la lisons-nous telle quelle aujourd’hui. Trois textes écrits à quelques années d’intervalle dans le vif du sujet, dans l’urgence de saisir la réalité d’une époque, les glissements en cours.

    « C’est un tableau saisissant de l’idéologie montante et de sa prise sur l’ensemble de la société, sur fond de pulsion de mort. (…)

    Tout est en place : cynisme ou lâcheté, naïveté farouche et désir fanatique de se fondre dans la masse, de disparaître comme individu, de « franchir les limites de sa personne », comme l’écrira Elias Canetti dans son essai Masse et puissance, abandon volontaire de toute pensée, verrouillage de toute possibilité de résistance, désir obscur d’anéantissement dans une pseudo-mystique sans Dieu, servitude volontaire et renoncement à soi. »

    (Anne Longuet Marx in Théâtre / Public n°181)

    Dans le même article, Anne Longuet Marx cite Le siècle, de Badiou, et ça éclaire pour moi l’ensemble des problématiques de la trilogie :

    « le siècle s’est pensé lui-même simultanément comme fin, épuisement, décadence et comme commencement absolu. (…) Le siècle s’est conçu lui-même comme nihilisme, mais également comme affirmation dionysiaque. (…) »

    « Si c’est de l’homme nouveau qu’il s’agit, l’homme ancien peut bien n’être qu’un matériau. »

    Echos directs aux discours de Freder dans Maladie...


    Il y a donc d’abord Maladie de la Jeunesse, où Bruckner commence à toucher du doigt les dérèglements de la jeunesse, ici viennoise, mais elle pourrait aussi bien être berlinoise, du début des années 20. Reportage d’époque à travers un huis-clos : les pulsions d’amour et de mort d’un groupe d’étudiants qui semblent déconnectés de leur société et de leur avenir. Leur seule alternative : « s’embourgeoiser ou se tuer », qui fait assez directement écho au « bouffer ou crever » de Jeunesse sans dieu.

    Avec Les Criminels, Bruckner élargit son champ d’étude à l’ensemble de la société : le premier acte se déroule dans un immeuble, qu’on voit en coupe, entre les chambres des maîtres et celle des gens de maison. On y assiste à différents « crimes », ou du moins sont-ils jugés ainsi par la société : adultères, vols, faux témoignages, assassinats mais aussi homosexualité, avortement. Tout se déroule dans un climat de promiscuité et de suspicion.

    On retrouve les lignes de force de la première pièce, et les interrogations sur une génération déconnectée du monde, sans avenir : « Je crois que nous avons tort de prendre leurs activités à la légère. Tous ces jeunes gens se sont créé un monde à eux. A part. Morbide. Ils ont perdu la notion du réel. » Un des personnages est en effet embrigadé dans un groupe de jeunesse, thème qu’on retrouvera dans Les Races.

    Joseph, dans le premier acte, souligne le décalage générationnel, et dit à un autre, amoureux de sa mère : « Vous êtes étonnant. Vous continuez à penser et à sentir comme s’il n’y avait pas une guerre mondiale perdue entre la génération de ma mère et la nôtre. »,

    On peut aussi citer comme écho à notre époque cet oncle qui s’étonne qu’on dépense de l’argent pour l’éducation de ses neveux en une telle période de crise :  « Jolie éducation que tu leur as donné ! A l’heure actuelle, les parents qui ont un peu de bon sens préservent leurs enfants des professions intellectuelles comme de la peste ! »

    Difficile de ne pas se sentir concerné quand on entre dans la vie active en pleine crise économique…

     

    Mais le véritable nerf des Criminels, c’est l’interrogation de Bruckner sur la justice. Il établit clairement qu’il y a un problème entre les hommes et les lois. Les individus ne comprennent plus les mentalités et les structures politiques dans lesquelles ils vivent. Il y a l’individu, le groupe et le monde, et tout ça ne tourne plus dans le même sens. Déjà dans Maladie de la jeunesse, il y avait le personnage de Alt, qui a fait de la prison pour avoir euthanasié un enfant blessé pendant la guerre, et qui dit qu’il le referait si c’était à refaire.

    Comme chez Horvàth, faits divers et intrigues policières prennent le dessus. Tout le second acte se passe au palais de justice. S’y opposent visions traditionnelles et remise en cause du système judiciaire.

    Fustigeant encore une fois une jeunesse qu’il ne comprend plus, le Président dit à une jeune fille qui a essayé de se suicider et qui a tué son enfant parce qu’elle ne pouvait pas l’élever :

    « Voilà bien où nous a menés l’aberration républicaine. A un goût morbide et généralisé du suicide, et c’est de cette génération abâtardie, émasculée, que dépendrait l’avenir de l’Allemagne. »

    En marge des débats, un jeune juge prend à partie un vieux juge qui redoute l’anarchie si les lois évoluaient :

    « L’anarchie ! Toujours cette crainte stupide qui nous fait nous cramponner à des concepts surannés dans lesquels nous essayons en vain d’enfermer la matière vivante de la vie d’un peuple. Mais ne voyez-vous pas qu’en agissant ainsi nous forçons le peuple soit à se révolter et à créer son propre droit, soit à tomber dans une veulerie passive dans laquelle il ne sera pas loin d’admettre que l’action est en elle-même un crime et où il perdra sa force de réagir ? Et cela, à mon avis, est évidemment plus dangereux que l’anarchie, car cela entraîne l’apathie du cœur, l’indifférence sociale, la complicité égoïste de l’individu dans la lâcheté du groupe et même aux véritables crimes dont les sources sont l’empâtement du sentiment moral, l’artériosclérose de l’esprit, la négation de l’altruisme et de la vie. »

    Enfin, Bruckner enfonce le clou avec humour en faisant intervenir une femme de chambre délurée comme témoin dans un des procès :

     « Le respect ? Allez donc, gros malins ! Vous feriez mieux, au lieu de perdre votre temps à toutes ces simagrées, d’organiser une loterie que l’on tirerait tous les six mois. Les mauvais numéros seraient fourrés en prison et les autres seraient acquittés. Et puis on ferait un second tour pour distribuer les années de prison.  (…) A la fin des fins, avec mon système, il n’y aurait pas plus d’innocents en prison qu’avec le vôtre ! »

     

    A la fin de la pièce, nous revenons dans l’immeuble ou rien n’est résolu, où d’autres drames s’amorcent : chantages, maltraitances, injustices, un nouvel avortement, et, pour finir, un suicide. Bruckner ne propose pas de solution, il radiographie avec amertume le monde dans lequel il vit, et  nous éclaire sur la nature de ce terrain fertile au totalitarisme.

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  • Commentaires

    1
    sylvain renard
    Jeudi 15 Juillet 2010 à 17:02
    Salut Mariette! Ton texte me donne envie de lire Bruckner, je ne le connais pas et j'aime par contre beaucoup Horvath... Quand paraissent les traductions? Chez qui? Par ailleurs, je trouve ça vraiment intéressant que tu te tiennes à faire partager tes impressions de lecture. Pas simple.
    Je t'embrasse, Sylvain
    2
    Mariette Profil de Mariette
    Jeudi 15 Juillet 2010 à 19:55
    Salut Sylvain! Merci pour ton petit mot... je n'ai pas précisé les dates de parutions et l'éditeur par peur de dire des bêtises, mais je te tiens au courant. Pour l'instant je lis une traduction des années 50 pour Les Criminels, et de 1934 pour Les Races. Mais on travaille en revanche sur une nouvelle trad de Maladie, faite par Alexandre Plank et Henri Christophe. A paraître dans les mois qui viennent, je pense.
    3
    Richard Brunel
    Lundi 25 Juillet 2011 à 11:00

    La traduction des "criminels" paraitra en oct chez Théatrales-En scène traduction de Laurent Muhleisen. Je mettrai en scène la pièce à la Comédie en oct et en tournée en nov et dec. Plus d'infos : La Comedie De Valence # Saison

     

    4
    Mariette Profil de Mariette
    Lundi 25 Juillet 2011 à 11:05

    Merci pour la précision, et bien sûr je relayerai l'info pour le spectacle le moment venu... Bonnes répets en attendant!

     

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