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    George et Martha, ou qu'est-il arrivé à Alceste et Célimène?

    (février 2009)

     

     

    A mesure que nous avançons dans le travail et que les pistes se dessinent, nous découvrons des liens de parenté entre les personnages de la pièce d’Albee et ceux du Misanthrope de Molière : Martha et George, pourraient être une Célimène et un Alceste, vingt ans après la pièce, si Célimène avait accepté d’épouser Alceste, et Alceste de renoncer à son désert pour rester auprès d’elle dans la cour qui l’oppresse, le vase clôt des courtisans et des convenances sociales.

     

    Alceste, certainement, continuerait comme le fait George, à jouer au jeu des portraits dévastateurs, plus violemment que jamais, et de la même façon qu’Alceste confie à Philinte : « Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur / on ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur » (I,1), George, après avoir humilié Nick et Honey en racontant à sa façon l’histoire de leur mariage, conclut : « Je hais l’hypocrisie » (acte 2).

    Dans cette longue nuit cathartique qu’est Qui a peur de Virginia Woolf ?, il décide de renvoyer à sa femme et à ses invités leur image la plus crue, tandis que lui même essaye d’éviter les attaques et de faire taire Martha qui lui reproche « ses propres insuffisances » (acte 1).

     

    Le drame de George, c’est que Martha, au lieu de le soutenir dans sa recherche d’un « sens moral élevé », s’en sert avec ironie pour expliquer ses échecs, et se réfugie quant à elle dans le mensonge et l’illusion.  Le drame de Martha, c’est qu’elle ne veut pas renoncer au monde, elle n’a jamais été prête à suivre George dans son désir d’une retraite où il aurait pu écrire ses romans comme il en rêvait. Elle ne cherche pas, comme lui, ou Alceste « un endroit écarté / où d’être homme d’honneur on ait la liberté » (V,4). Elle voudrait continuer à briller, ou du moins à correspondre à une image sociale convenable dans le monde de l’Université qui est le sien.

     

    Les reproches de George à Martha : « tu es une femme abominable » (acte I) répondent à la colère d’Alceste : « Que toutes les horreurs dont une âme est capable / à vos déloyautés n’ont rien de comparable ; / que le sort, les démons, et le ciel en courroux / n’ont jamais rien produit de si méchant que vous » (IV, 3), et les menaces pleuvent chez Molière comme chez Albee : « Oui oui, redoutez tout après une tel outrage / je ne suis plus à moi, je suis tout à ma rage / percé du coup mortel dont vous m’assassinez / mes sens par la raison ne sont plus gouvernés / je cède aux mouvements d’une juste colère / et je ne réponds pas de ce que je puis faire ». (IV,3)

    Mais, de la même façon qu’Alceste n’a de cesse d’affirmer son amour pour une Célimène qui ne répond en rien à ses exigences morales, Qui a peur de Virginia Woolf ? se termine sur un rapprochement entre George et Martha, l’affirmation de leur tendresse, et du lien qui les unit depuis plus de vingt ans.

     

    Enfin, si le loup du monde et la violence qu’il exerce sur les êtres fait peur à George et Martha, il n’est pas sans hanter aussi l’atrabilaire amoureux de Molière  : « Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups / traîtres, vous ne m’aurez de ma vie avec vous »(V,1)...

     

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    Monter sur le ring de verre

    (janvier 2009)

     

     

    Un grand carré de verre, de six mètre par six, sera le décor de la pièce, le lieu du huis-clos. Un espace blanc, surexposé, high-tech et cossu. Un ring impeccable, éclairé de lumières crues, où on laisse en entrant manteaux et faux-semblants. Un carré de lumière où l'on ne peur rien cacher. Un bel appartement net, lisse, propre en façade: on est chez la fille du président de l'Université.

    On peut s'y installer comme pour une conversation de salon. Y prendre un verre en échangeant des banalités. Mais très vite les répliques fusent, tranchantes comme des lames. Les deux invités sont comme coincés, pris en otage dans le carré lumineux comme sur la piste d'un jeu dont ils ne connaissent pas les règles. Comme sous la lampe d'un microscope. On est sur un terrain de lutte aménagé comme un salon.

    L'apparence impeccable et design semble n'être là que pour mieux exposer la virtuosité des échanges, qui passent imperceptiblement de la séduction à la violence. Sur le ring, on peut aussi rire et danser, mais sans jamais oublier ce qu'il y a de tranchant dans le verre.

     

     

     

     

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  • En janvier 2009, au début des répétitions de Qui a peur de Virginia Woolf? , j'avais commencé à tenir un blog sur le site du Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine, avec une série de petits textes, autant de fenêtres ouvertes sur la création en cours. A ma connaissance, ils ne sont plus en ligne sur le site du théâtre. Entre temps plus d'un an est passé, et j'ai assisté Dominique Pitoiset sur une deuxième création, Mort d'un Commis Voyageur d'Arthur Miller.

    Voici donc quelques uns des textes écrits autour du projet lors de la création... Des "flash-backs", donc, pour se remettre dedans...

     

     

    Bienvenue à la Nouvelle Carthage

    (janvier 2009)


     

    L’Illyrie, l’île aux Pingouins, Gomorrhe... [1]

     

    Imaginons un campus universitaire impeccable, tenu de main ferme par un président qui ne plaisante pas avec les valeurs et le mérite, un président qui sait y faire pour que brille l’aura de son domaine, qui connaît les règles du savoir vivre et les applique immuablement depuis des décennies. Imaginons le dédale de couloirs, les colonnes majestueuses d’une nouvelle cité du savoir comme une Carthage rejaillie de ses cendres, où le prestige s’affiche en lettres dorés sur des frontons imposants. Ici ou là, un graffiti spirituel, comme celui qui inspira Albee pour le choix de son titre : « Qui a peur de Virginia Woolf ?», plaisanterie potache associant le refrain des trois petits cochons du dessin-animé de Walt Disney au nom d’une figure littéraire majeure de la littérature anglophone.

    Imaginons le ballet des professeurs, les nouveaux étant initiés par les autres aux petites choses à savoir pour s’en sortir et grimper les échelons qui conduisent à la direction d’un département, les plus méritants accédant naturellement aux postes importants, s’approchant de la présidence dans la pyramide du mérite et de la reconnaissance.

    Une petite cour avec ses codes, une petite fourmilière laborieuse.

    C’est l’Illyrie, contrée glorieuse et rêvée, l’île aux pingouins[2] où l’on finit par prêcher pour des animaux, ou bien Gomorrhe, ville punie des cieux pour la dégradation de ses mœurs.

    C’est sur ce campus que se trouve la maison de George et Martha, et les nouveaux venus y poursuivent leur initiation après la soirée chez le président de l’Université, comme si elle était une antichambre de plus du pouvoir. Pourtant, les deux personnages sont fatigués du jeu des convenances : George, à qui Martha reproche d’être toujours resté un simple professeur, aspire à un retrait tranquille loin des obligations sociales, Martha au contraire, se jette encore dedans à corps perdu, et voudrait brûler jusqu’à l’extrême dans ce monde de relations. 

    Autant de stratégies pour composer avec le pouvoir à défaut de pouvoir le fuir.

     

    Qui a peur du loup ?

     

    Nick et Honey, ingénus en apparence, mais qu’on découvre bien rompus aux convenances et aux jeux de pouvoir, ne se doutent pas qu’en arrivant chez George et Martha ils vont se heurter à ce qui, dans le fonctionnement bien huilé du petit milieu universitaire, résiste et grince. On pourrait croire qu’en se rendant chez leurs aînés, ce sont eux qui vont se jeter dans la gueule d’un loup qui mettra à mal toutes leurs certitudes.

    Mais Martha aussi tremble la nuit. Et pourquoi George, au-delà de la provocation pure et simple, se sent-il menacé par le brillant biologiste qu’est Nick?

    C’est peut-être que le jeune couple, marié sans amour, vivant sans passion, avançant sur un chemin tout tracé, droit, efficace et sans vagues, renvoie à George l’échec des ses propres illusions et de ses ambitions artistiques avortées.

    C’est peut-être aussi que le « loup » qui fait trembler les personnages est une menace qui rôde dans l’époque, non seulement sous la forme du fantôme idéologique des récents nazisme et stalinisme fantasmant l’Homme Nouveau, auquel George assimile Nick et la biologie, mais aussi sous la forme du pragmatisme froid qui gagne si facilement les êtres et menace de dévorer tout cru nos imperfections, nos fragilités, notre diversité d’êtres humains.

    Quand le rideau de paroles et d’apparences aura fini par céder, montrant la vérité des rapports sous leur jour le plus cru, quand l’épuisement aura cédé, et la violence intime et politique aura fait exploser les barrières de l’intérieur cossu et des comportements codifiés, les deux couples rentreront chez eux, et loin d’avoir été détruits par la suite d’épreuves qu’ils se sont infligés l’un à l’autre, Martha et George tenteront de se réchauffer ensemble du froid du monde.



    [1] C’est dans ces trois termes que George parle, ironiquement, de la Nouvelle Carthage à Nick dans l’acte I.

    [2] Albee fait référence à un roman parodique d’Anatole France écrit en 1908, où le personnage principal se retrouve dans un endroit perdu à prêcher pour des pingouins.

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    Qui a peur de Virginia Woolf?

     

    [Sur le campus universitaire de Talence, lors du tournage des images pour Qui a peur de Virginia Woolf?. Février 2010.Parce que le campus est un personnage à part entière de la pièce.]

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