• Qui est-ce qui commande?

     

     

    Je continue ma série de billets que je dirais bilan-sur-la-façon-dont-je-veux-faire-mon-métier-ou-pas, sans doute parce que je suis dans une période où je peux faire des choix, accepter ou non différents types de projets, imposer (ou, du moins, proposer) mes conditions, prendre une part active à la définition de ma place (cf "Comment tu t'appelles?").

     

    Une question qui revient souvent est celle de la commande, on me demande comment ça se passe, qu'est-ce que c'est exactement qu'une commande, qui commande un texte et pourquoi, etc... Là encore, les réponses sont très variables et surtout le vocabulaire très mouvant, et j'ai l'impression, en regardant autour de moi, que le mot "commande" a l'air de recouvrir un nombre de types de relations aussi élevé que le mot "dramaturge"... Là encore, il faudrait quasiment un nouveau mot pour chaque projet, et pour éviter un certain nombre de malentendus.

     

    C'est également, entre auteurs, le principal et premier sujet abordé en ce moment, tant c'est devenu la principale façon de travailler pour les uns et les autres. C'est souvent l'occasion de se rendre compte que ce n'est pas toujours serein, que ça recouvre des réalités de travail et des économies (de temps et d’argent) diverses et pas toujours claires. Une stimulation et un carcan tout à la fois, avec lesquels nous jonglons les uns et les autres de façon bien diverses.

     

    La commande, je m’en rends compte, parce que j’ai déjà écrit de cette manière là et que je vais continuer à le faire, est quelque chose qui me bouscule, qui me stimule, m’excite, me donne une grande énergie, mais m’angoisse aussi beaucoup, me fait peur et me donne l’impression de ne pas entièrement travailler pour moi comme je me promets de plus en plus de le faire.

     

    Bon, déjà, étymologiquement, ça pose la question de l’autorité. Qu’est-ce que ça veut dire, pour un auteur, de répondre à une commande ? Au service de qui, de quoi, doit-il se mettre ? Ca renverse quand même singulièrement une façon habituelle de penser, qui serait que l’auteur aurait une nécessité à dire et à écrire quelque chose, nécessité intime ou politique ou formelle, dont s’empareraient ensuite un metteur en scène et une équipe pour la traduire scéniquement, la donner à voir. A l’inverse, lorsqu’il y a commande, c’est l’auteur qui se met au service de la nécessité d’un metteur en scène, d’un comédien, d’une équipe. Et c’est plutôt passionnant.

     

    Mais ne faut-il pas apprendre à désobéir ? En effet, un texte qui colle trop à la demande de départ n’a pas grand intérêt, on se dit que le metteur en scène, les comédiens, auraient très bien pu s’en tirer eux-mêmes, si l’auteur n’est là que pour apporter un savoir faire technique, autant le prendre comme conseiller (dramaturge ?!) et se débrouiller par soi-même (on n’est jamais mieux servi, etc…). On rêve plutôt de dépasser l’attente, de faire œuvre, d’aller plus loin. Il serait trop douloureux, même si ça arrive parfois, d’apposer son nom sur un projet qui ne rejoint en rien notre propre façon de penser ou de mettre les choses en forme.

    D’un autre côté, il n’y aurait pas grand intérêt à passer totalement à côté des attentes et de la commande, sauf si on tient vraiment à ne jamais être joué et à ne plus jamais être sollicité pour aucun projet théâtral. C’est quand même, la plupart du temps, une vraie rencontre, un vrai dialogue que provoque la commande, et les occasions de pareilles rencontres sont assez rares pour ne pas passer à côté.

    Doser la rencontre, donc, et doser les pas que chacune des parties doit faire l’une vers l’autre. Tenter l’équilibre.

     

    Se pose aussi la question du statut des textes de commande par rapport aux textes déjà écrits, publiés ou non : actuellement, il est presque plus intéressant pour une compagnie de commander un texte original à un auteur plutôt que de monter un texte déjà existant d’un auteur vivant : au moins, on est sûr d’en avoir l’exclusivité, la primeur, et les petites compensations qui vont avec sous forme d’aides, de subventions, etc… Les lauriers aussi, d’avoir l’immense courage de se jeter dans l’inconnu avec un auteur qui ne sait pas trop lui-même dans quoi il va se lancer. L’aventure est excitante, et peut représenter un véritable coup de pouce dans le creux d’une carrière, dans le besoin pour un auteur, jeune ou moins jeune, de se confronter de nouveau à une équipe et au sacro-saint plateau. Mais stimuler les auteurs de façon extérieure, sans arrêt, n’est-ce pas les empêcher aussi de dire vraiment ce qu’ils ont à dire, d’aller se perdre dans les profondeurs de leurs convictions à eux, les maintenir coûte que coûte du côté du plateau pour ne pas qu’ils aillent trop du côté de la littérature ?

     

    Est-ce qu’un texte écrit pour une commande pourra trouver un destin autonome (édition, autres productions) aussi facilement qu’un texte écrit en dehors de tout compagnonnage avec une équipe ? Là encore, les réponses divergent en fonction des auteurs, des projets et de la sérénité avec laquelle les choses se passent. Mais je crois que c’est quelque chose qu’il faut avoir en tête avant même de commencer l’écriture. Et pouvoir imposer une façon de travailler qui permette à l’auteur de mener l’écriture jusqu’au bout.

     

    La saison prochaine, je serai confrontée à deux types de commandes, avec deux équipes différentes. Bien sûr vous en saurez plus, au fur et à mesure, sur ce blog, mais j’attends pour cela d’être un peu plus avancée dans la réflexion.

     

    D’un côté, un travail solitaire, mené sur un texte pour une équipe à partir de contraintes, de thèmes et d’idées qui leur tiennent à cœur. Plusieurs mois devant moi, pour me frayer un chemin là-dedans, trouver ma propre façon de tirer les fils, puis épurer en trouvant ma propre nécessité dans le projet, mes moteurs, quitte à ne conserver qu’une part infime des données de départ, ou, du moins, à les transformer, me les approprier. Mon objectif est d’aboutir à un texte autonome, que je signerai, que j’aie envie de faire lire indépendamment du projet dans lequel il prend naissance, pour lequel je n’aie pas besoin de me justifier, d’expliquer le contexte de création et qui puisse être lu, au même titre que d’autres, de mille façons différentes, pour soi, pour la scène, pour l’oralité ou pour la lecture silencieuse, pour le spectacle ou pour le livre. (Je tiens beaucoup à ces différentes facettes) Pour l’instant, des morceaux très épars d’un casse-tête que j’ai du mal à relier ensemble, mais j’ai hâte dans les semaines qui viennent de m’y mettre à temps plein pour décider d’une structure, d’une entrée, ou bien d’en essayer plusieurs.

    Vous en saurez donc plus très bientôt.

     

    Et je serai également, si tout va bien, associée à un autre projet, où il s’agira plutôt d’écrire et de réagir à partir du plateau, des recherches de la mise en scène, des propositions de jeu. Le projet naîtra de la visite de lieux précis, de la rencontre de personnes précises et de leur travail. L’écriture ne pourra commencer qu’au moment des répétitions, puisqu’elle répondra directement aux propositions des comédiens, il s’agira d’accompagner la recherche, de répondre au présent, au coup par coup, se faire à la fois agencement et témoignage, sans que je pense avoir le temps d’en faire une « pièce », un texte autonome. Pour cela il me faudrait retravailler, après la rencontre, plusieurs mois de mon côté, et de nouveau faire le tri, laisser décanter, trahir. Cela se fera peut-être, mais ce sera une suite, autre chose.

     

    La question que je me pose en ce moment est : faut-il signer les deux projets de la même façon ? Ce ne sera pas assurément le même travail, ni le même temps, ni le même usage. Est-ce juste de dire que je serai « l’auteur » si je ne sais pas encore s’il y aura un texte, ou bien une écriture scénique, ou bien des improvisations, ou bien un montage à partir d’autres matières ? Est-ce qu’il ne faut pas signer plutôt une collaboration artistique ? Ce sera, en effet, un acte d’écriture, mais comment prévenir les attentes des spectateurs, et des professionnels ?

     

    Bref, c’est là que je rejoins mon billet précédent : les mots sont trompeurs, et nous enferment parfois dans de toutes petites cases alors qu’ils recouvrent des réalités très vastes et difficilement comparables entre elles. Je voudrais réussir à trouver, à chaque fois, la juste dénomination, pour que le spectateur et le lecteur sachent exactement à quel endroit, à quel moment de l’expérimentation ils se trouvent.

     

    « Ecriture » est un univers très vaste, la commande un coup de pied aux fesses pour s’y jeter, mais aussi un chemin imposé et un temps défini qui détermine, avant même l’écriture, la nature même de l’objet à venir. Il convient d’en parler beaucoup, tout au long du processus, être sûrs de tous les côtés que rien ne part à la dérive.

     

    Dernière réflexion en ce qui concerne les « risques » de la commande, et les précautions à prendre, il me semble, avant de se lancer dans l’aventure : prévenir que, moulinées au filtre de la subjectivité de l’auteur, le réel et les « sources » auront certainement disparus, que l’auteur de théâtre fait rarement un reportage, qu’il utilise rarement la parole des uns et des autres telle quelle, ou bien c’est là un enjeu du travail d’écriture à part entière, et dans tous les cas le travail sur la forme transforme, sublime ça. Les « inspirateurs » ou les commanditaires ont donc de fortes chances d’être déçus s’ils s’attendent à ce qu’on leur tende un miroir. Les spectateurs et lecteurs enquêteront en vain pour savoir si c’est de leur propre vie qu’on s’est inspiré. Les personnes rencontrées pourront être soulagées, on n’est pas là pour leur voler quoi que ce soit. (J’extrapole, non pas sur mes propres projets, mais sur ceux d’autres auteurs, à qui on demande parfois d’écrire à partir d’une population, d’un lieu, d’une histoire particulière).

     

    Encore une fois, l’auteur, pour faire son travail, doit s’affranchir du vrai, le transformer, le déformer, quitte à le rendre encore plus vrai que nature. Il doit tordre ce qui lui arrive, pour qu’il y ait vraiment acte d’écriture, pour ne pas être un stylo, un instrument ou un prétexte. Il doit faire comme le dramaturge : trouver sa voix et sa place. Rester, quoi qu’il arrive, aux commandes de son propre univers. Essayer de ne pas vendre son âme, tout en se mettant, comme tout autre membre de l’équipe, au service d’un spectacle.

     

    Deux textes à écrire, donc, l'année prochaine, et trouver malgré ça le temps de Perdre...

     


     

    « 30 secondes de tournisBonne route, les Loups... »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    1
    Mariette Profil de Mariette
    Samedi 7 Mai 2011 à 17:37

    Auteurs, acteurs, ou metteurs en scène qui passez sur ce blog, n'hésitez pas à apporter votre réflexion à mes contradictions, soit en m'envoyant un texte que je publierai signé de votre nom, soit en commentant ci-dessous. Que cette page soit l'occasion de mettre en commun les questions ou même les réponses des uns et des autres...

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :