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    Maladie de la jeunesse

     

    Parmi les textes qui sont des claques, des petits bijoux qui nous déplacent, des ovnis jubilatoires qui ouvrent de vraies portes de littérature, il y a Le ParK, de Bruce Bégout. C'est chez Allia, ce qui n'enlève rien à la qualité plastique du bijou.

     

    Ce blog n’a pas pour vocation de critiquer toutes mes lectures. Je suis trop souvent juge et partie. Mais dans mes propres recherches, dans la nébuleuse des obsessions, il est des textes-frères. Ceux qui préparent le terrain.

    J’aime dans Le ParK  la radicalité de la proposition, qui ne cède pas aux tentations du romanesque (mais, quand on plonge de plein pied dans la fiction, au chapitre 24, avec cet employé perdu un jour dans les dédales du ParK, et découvrant un univers dans l’univers, on est aspiré avec lui, on quitte la rassurante description et son léger surplomb, on espère qu’on viendra vite nous tendre la main pour nous sauver.)

     

    Chapitre après chapitre, le narrateur nous livre une étude, point par point, de ce parK terrifiant :

    « Peut-être est-il temps de dire, à ceux qui ne l’auraient pas déjà compris, en quoi consiste exactement le ParK. Le principe en est très simple. Son concepteur a voulu rassembler en un seul parc toutes ses formes possibles. Le ParK associe ainsi, en une totalité neuve, une réserve animale à un parc d’attractions, un camp de concentration à une technopole, une foire de plaisirs à un cantonnement de réfugiés, un cimetière à un Kindergarten, un jardin zoologique à une maison de retraite, un arboretum à une prison. Mais il ne les associe pas de manière à ce que chacun de ces éléments maintienne son autonomie et continue de fonctionner à part. Il les combine entièrement, joint tel caractère à tel autre, jette des ponts, mélange les genres, confond les bâtiments, agrège les populations, intervertit les rôles. Il s’agit donc de mettre en rapport ce qui n’a justement pas de rapport, hormis sa référence minimale au parcage. » (chapitre11, p. 31)

     

    On approche avec lui, toujours avec la distance de l’observateur prudent, les occupants, vrais et faux détenus, visiteurs et figurants, animaux, architectes, monstres. On grince sur le fil de la morale. On reconnaît le monde tel qu’on le cauchemarde, on a le léger frisson de l’anticipation, on sourit pour se défendre du miroir tendu aux mégalomanies de l’époque.

     

    J’aime dans Le ParK la rigueur géographique (et donc, littéraire), l’arpentage méticuleux des centres et des marges. On avance avec le narrateur, sur la pointe des pieds. Le danger mortel n’est jamais loin de la joie et de la fête. On explore aussi les méandres du cerveau d’un architecte génial, on exhume du mystère quelques fragments de théorie, dont celui-ci, pour le plaisir :

     

    « Je rêve d’autoroutes-oestrogènes, d’églises-adrénaline, de piscines-phéronomes, d’avenues-hémoglobines, de places-synapses, d’immeubles-endomorphines, de paysages-neurotransmetteurs, d’aéroports-enzymes, de palais-stéroïdes, de gymnases-menstrues, de stades-testostérones, de hangars-amphétamines, de résidences-gamètes, d’écoles-dopamines, de casernes-psychotropes, de bibliothèques-mélatonines. Les portes seront comme des muqueuses humides et vésiculaires, les fenêtres comme des hormones, les plafonds comme des glandes endocrines, les murs agiront telles des hypophyses, les toits srockeront des protéines, les balcons libéreront des neurosécrétions en pluie de particules, les porches stimuleront des oligomères, les ornements guideront les influx nerveux, chaque élément architectural s’inscrira dans une production générale de ruissellements d’informations vitales. » (chapitre 33, p. 115)

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  • "Et si les arrière-petits-enfants des nihilistes avaient déménagé depuis belle lurette, quittant la boutique de bondieuseries empoussiérée qui nous tient lieu de conception du monde? S'ils avaient abandonné les entrepôts à moitié vides où sont stockés les articles valables et valides, utiles et nécessaires, justes et justifiés pour retourner vivre à l'état sauvage, dans cette jungle où nous ne pouvons plus les voir, encore bien moins les atteindre? Et si la Bible, la Constitution et le code pénal n'avait jamais été davantage à leurs yeux qu'un mode d'emploi, un ensemble de règles pour jeu de société? Si la politique, l'amour et l'économie n'étaient pour eux qu'une compétition? Si le "Bien" n'était qu'efficacité maximal à enjeu minimal, le "Mal" en revanche simple résultat non optimal? Si leurs motivations nous échappaient parce qu'elles n'existent pas?"

    Julie Zeh, La fille sans qualités. (Spieltrieb, 2004). Première page.

    Actes Sud, 2007, dans une traduction française de Brigitte Hébert et Jean-Claude Colbus.

     

    La lecture de ce roman contemporain, où le jeu pervers de deux adolescents tourne au carnage, les échos qui me frappent de plus en plus entre le texte de Brückner et les Liaisons dangereuses, et puis les répétitions de notre spectacle dont les éléments se mettent en place petit à petit : tout renvoie aux notions de manipulation, de jeu.

     

    Il s’agit aujourd’hui de préparer le terrain de jeu pour Maladie de la jeunesse : celui des comédiens (créer le cadre des improvisations, imaginer un environnement qui évolue et influe sur le jeu comme le jeu influe sur lui…), mais aussi pour les personnages. Pour Freder et Désirée, d’abord, et petit à petit pour tous les autres : la vie vue comme un jeu de stratégie. Au-delà de toute morale, de tout sens. Par-delà le bien et le mal, puisque ceux-là s’amusent à citer Nietzsche. La vie comme une application mathématique qu'on peut expérimenter au dépends des autres quand on a un peu d’avance. Aucune autre philosophie que celle du pari, de l’instant, du plaisir. Pour se détacher totalement des affects et du monde qui les entoure. Du jeu policé au déchaînement sauvage. Pour au moins tromper l’ennui.

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    Du 5 au 23 juillet prochain, nous allons commencer les répétitions de Maladie de la Jeunesse, de Ferdinand Brückner, un projet mené par Mathieu Gérin.

    La pièce se déroule en Autriche, en 1923, parmi un groupe de jeunes étudiants en médecine:


    "Une jeunesse éveillée qui n'a pas trouvé sa place est en danger de mort latent. Encore plus une jeunesse comme nous, après cette guerre_ là, la jeunesse elle-même devient une maladie". (Irène à Marie, acte II scène 3)

     

    Dans sa chambre, Marie se prépare à fêter son doctorat en médecine, à « enterrer sa vie de jeune fille », à passer à l’âge adulte. Dans cette pension autrichienne du début des années 20, gravitent étudiants et jeunes oisifs, nostalgiques de l’âge béni de l’enfance ou, au contraire, désireux de vivre enfin et de construire leur avenir.

    Dans le microcosme des jeunes gens éclairés qui se retrouvent chez Marie et Désirée, chacun a des opinions très tranchées, lucides et souvent cruelles, sur les autres et sur leur avenir : on entre dans la chambre d’une jeunesse qui se prépare à affronter le monde.

    Mais c’est très vite comme si la porte de la vie leur était refermée au nez. Quelque chose ne se produit pas, et la fête attendue n’a pas lieu : le petit-ami de Marie la quitte pour une autre étudiante, la médecine semble perdre tout intérêt pour chacun, préoccupé qu’il est à mettre de l’ordre dans ses propres sentiments, et la jeune bonne venue de sa campagne pour gagner sa vie sera séduite puis poussée au vol et à la prostitution. La pièce semble s’ouvrir sur l’effondrement des certitudes qui animaient encore les personnages : Bruckner, avec une écriture d’une grande précision clinique, nous entraîne au cœur de cette maladie de la jeunesse, et ce, non sans ironie, dans le milieu des étudiants en médecine.

     

    Avec lui, on se demande quelle est la nature exacte de la maladie qui semble empêcher les personnages d’accéder à un épanouissement, et les conduit au contraire à se refermer chaque jour un peu plus sur eux-mêmes , dans le huis-clos de leur chambre d’étudiant, jusqu’au suicide de l’une d’eux, Désirée, morte peut-être justement de ne plus rien désirer. Qu’est-ce qui fait que pour les personnages la sortie de l’enfance est la fin de la vie au lieu d’en être le début ? Qu’est-ce qui fait que Marie devra préparer l’enterrement de son amie, alors même que c’est sa vie de jeune fille qu’elle voulait enterrer ?

    Il y a quelque chose qui s’affaisse dans cette petite communauté, et fait que les personnages se replient sur eux et se coupent du monde. Nous assistons, scène après scène, à leur rupture d’avec leurs projets, leurs illusions, leur vie sociale et professionnelle. Quant à la vie politique, il n’en est pas directement question dans le texte, mais deux autres oeuvres de Bruckner, Les Criminels (1928) et surtout Les Races (1933), ancrent cette même jeunesse dans une époque en plein bouleversement, où la défaite de 1918, la crise financière et la montée du nazisme exacerbent le désarroi et la violence.

    Les personnages s’analysent les uns les autres avec une froideur et une ironie qui sont aussi leurs maladies, sans doute pour chercher à comprendre d’où provient leur propre vague à l’âme.

     

     

     

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