• Une île - Extrait 1

     

    Est-ce que tu peux te représenter l'avancée d'un cheval sur une plage de la côte d'Opale?

    Nous, on ne peut pas te le montrer vraiment, mais toi, est-ce que tu peux l'imaginer?

    Est-ce que tu peux imaginer que c'est un cheval furieux, indomptable?

    Est-ce que tu peux te représenter qu'il arrive de loin, de l'autre côté de la mer?

    Alors maintenant il faut que tu te représentes que le cheval, c'est la mer

    La mer elle-même, écumant et galopant

    Furieuse et indomptable

    Courant tout droit devant elle, courant tout droit sur la ville.

    C'est d'abord une forme au loin, une ombre noire sur l'horizon mille fois photographié,

    Un gros nuage écumant,

    Une bizarrerie,

    Un bruit d'orage, de cavalcade.

     

    Pour l'instant tu ne vois qu'un cheval

    Un cheval noir, avec sa force

    Mais ils sont peut-être cent, peut-être mille

    Dix mille chevaux

    Parce que c'est toute la mer

    En route au galop

    Vers une plage de la côte d'Opale.

     

    C'est toute la mer courant sans s'apercevoir qu'il y a des obstacles, des barrières des hôtels des bâtiments des trottoirs des rues des rails des escaliers des poteaux.

    Des êtres humains.

    C'est la mer, avec ses gros sabots, passant toutes les digues,

    Montant aussi haut qu'elle peut monter

    Escaladant les collines et les falaises,

    Est-ce que tu peux imaginer?

     

    On ne peut pas t'expliquer comment ça commence, parce qu'à ce moment-là, au moment du cheval, on ne sait pas encore. C'est un jour de semaine, un jour, vraiment, qui n'a rien de particulier

     

    Par exemple un mardi

     

    Un mardi, un jeudi, un vendredi, vraiment rien de particulier. On n'entend pas d'explosion.

     

    (Ce n'est pas la peine que tu te représentes une explosion)

     

    On n'entend pas de sirène. On ne sent aucune odeur inquiétante. On ne met en place aucun plan d'urgence, aucune évacuation d'usine. On se dit juste qu'il fait un peu chaud pour la saison. Et pourtant quelque part ça commence. Le cheval est lancé.

     

    Quelque part, plus au Nord, c'est la première brèche. La goutte d'eau qui fait déborder le vase. Sauf que ce n'est pas un vase. On ne parle pas d'un vase. On parle de quelque chose de beaucoup plus grand qu'un vase. On parle de la mer du Nord. Et on ne sait pas quand ça commence, la goutte d'eau qui fait déborder la mer du Nord.

     

    Une île, Samuel Gallet et Mariette Navarro

     

     

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  • Les chemins contraires dans la revue Dissonnance

     

    Dans le numéro 31 de la revue Dissonances, qui a pour thème Désordres, Anne Vivier consacre une chronique aux Chemins contraires. Je vous invite à la découvrir dans cette belle revue, et à découvrir Dissonances par la même occasion. Qualité graphique et textuelle, pour cette "revue pluridisciplinaire à but non objectif" qui paraît deux fois par an. Le prochain thème est "Nu", ça vous inspire? A vos contributions!

     

    Les chemins contraires dans la revue Dissonances

     

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    Une île

    (c) atelier graphique Malte Brun.

     

    J'avais commencé à vous en parler ici et ici, à l'occasion de notre joyeux cabaret du mois de septembre: dans les spectacles qui se préparent et approchent à grands pas, et parmi les créations de 2017, il y a Une île, pièce co-écrite avec Samuel Gallet, suite à un travail de rencontres, d'échanges, d'ateliers à Béthune et dans les communes de l'Artois.

     

    Suite à la rupture des digues hollandaises, une vague géante envahit l'Artois, et reconfigure le paysage: les habitants survivants se retrouvent îliens, sans plus aucun lien avec l'extérieur, et obligés de réinventer de nouvelles façons de vivre, de se poser la question de l'organisation de leur vie et du nouveau peuple qu'ils forment. Qu'est-ce qu'on garde, et qu'est-ce qu'on remet en question du monde dans lequel nous vivions? Passé le traumatisme de l'inondation, comment profiter au mieux de notre vie insulaire? Le temps passe, et des générations arrivent, qui n'ont jamais rien connu d'autre que la vie en bord de mer, le temps rythmé par les marées, les nouvelles lois inventées par les premiers habitants.

    Mais un jour, l'eau qui entourait l'île commence à redescendre, provoquant une nouvelle vague de questions, une nouvelle crise politique et intime: va-t-il falloir se protéger d'un extérieur qu'on ne connaît plus, ou au contraire prendre le nouveau chemin qui se dessine, et accepter de se confronter à l'inconnu?

    Le spectacle, conçu comme une forme légère pour trois acteurs Céline Dupuis, Maxime Le Gall et Noémie Rosenblatt, sera mis en scène par Arnaud Ankaert et Julien Fišera. Il sera créé au mois de mai 2017 à Lillers, Béthune, Ruitz et Festubert.

    Des extraits à venir très bientôt ici même, pour vous donner envie de plonger avec nous dans cette épopée îlienne.

     

     

    En préparation de ce spectacle, j'animerai cette fin de semaine des ateliers d'écriture:

     

    - A la maison des Associations du Mont-Liébaut à Béthune: vendredi 16 décembre de 9h à midi

    - A la bibliothèque de Festubert: vendredi 16 décembre de 18h30 à 21h30

    - Au Palace de Lillers: samedi 17 décembre de 10h à 13h.

     

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    Rosée

     

    Est-ce que c'est le jour qu'on voit ou un reste de feu?

     

    C'est le matin, regarde. Il y a de la rosée jusqu'au bout de nos cheveux.

     

    Est-ce que quelqu'un a vu mes lunettes?

     

    Mais comment on se sèche ici, comment on se réchauffe?

     

    On marche, aller, une deux une deux. On va en direction du soleil.

     

    Et toi? Qu'est-ce que tu fais, tu viens?

     

    Moi? Moi je n'en reviens pas. A vrai dire ça rit encore tout seul en moi de la bonne blague que je fais, ça danse encore en moi, ça continue la fête sauvage, et ça sue, et ça pue, et ça me plaît, à vrai dire depuis hier c'est une évidence, mon corps marche tout seul, il veut continuer, il danse si vous saviez à l'intérieur pendant que j'ai simplement l'air de marcher, il hurle de joie si vous saviez à l'intérieur pendant que je me tais. J'ai l'impression que je suis courageux, avec vous, à pénétrer dans la forêt, à m'installer dans la brèche, clandestin à braver mon petit interdit, j'ai l'impression d'avoir plus fait en quelques heures que je n'ai fait toute mon existence, alors vraiment je n'en reviens pas. Et, si je ne fais rien d'autre de ma vie, je serais du moins celui qui marche en dansant à travers le bois, à travers la forêt intacte, une forêt de chênes, de mousse, de conifères, de sangliers, de froid pénétrant, de lumières soudaines, de trous d'eau dans les clairières. Je n'ai pas peur.

     

    Je n'ai quand même pas pu perdre mes lunettes, est-ce que quelqu'un m'a pris mes lunettes?

     

    C'est l'aube, et il va nous falloir marcher jusqu'à ce que nos jambes aient la dureté du bois, jusqu'à ce que nos pieds sachent reconnaître chaque brindille à travers les semelles. Jusqu'à la mort de nos semelles.

     

    Donne-moi le bras. Il faut que le bout de tes doigts s'habitue à ce qui grouille dans l'obscurité. A distinguer les ombres des insectes, les obstacles sous le lichen. La première fois que j'ai fait le chemin, c'était l'automne et on glissait sur les feuilles à la fin des journées, on n'en pouvait plus de ce tapis de boue, on comptait les blessures. On ne parlait de rien, on était déjà de trop dans le paysage, inappropriés jusqu'à l'os. Mais on marchait parce qu'on l'avait décidé, parce que c'était une lubie humaine de trouver un endroit caché à l'intérieur d'un autre endroit, une géographie dans la géographie, parce que c'était une nécessité, cet exil au milieu du pays, ce retranchement. On avait beau ne pas croire aux forêts primitives, ni à la possibilité de la disparition, on marchait avec ça dans le ventre, c'est ce qui nous tenait debout, les muscles exercés à la marche et la possibilité d'une terre secrète, inatteignable, rendue hospitalière à force d'être là. Tu vois nous sommes de plus en plus nombreux. Tu peux compter sur nos yeux et sur tes doigts. Oublier tes lunettes.

     

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    Extrait de ZAE (Zone à étendre)

    Texte en cours d'achèvement.

    ZAE (Zone à étendre).

     

    Mousse

     

    - Oh, un petit bout de mousse.

    Un petit carré de bienveillance.

    Vous voulez savoir ma théorie?

    Certain d'entre nous sont la mousse et d'autres les cailloux.

    Nous ne sommes pas faits de la même matière. Et nous ne marchons pas pour les mêmes raisons.

     

    - Bien sûr. Nous ne sommes pas un bataillon. Ni une équipe de quoi que ce soit. Nous ne marchons pas du même pas. Quant à la direction, dans peu de temps nous ne serons déjà plus d'accord.

     

    - Eux, devant, des cailloux: la conviction tellement dure. La rage, évidemment. L'endurcissement des luttes qu'ils ont déjà menées. On dit qu'ils ont fait éclater des affaires au grand jour, et qu'ils ont été prisonniers. On dit qu'on les traite comme des terroristes parce qu'ils ne laissent jamais la vérité tranquille. Alors la forêt, pas le choix. Et la rage.

     

    - Qu'est-ce que tu sais de notre rage, petit moineau? Contente-toi de marcher.

     

    - N'empêche. Moi je me sens tendre comme la mousse. Poussé par la curiosité. L'envie d'aimer tout le monde vous voyez?

     

    - On voit.

     

    - J'ai vu les rassemblements sur les places. J'ai vu les premiers départs vers la forêt. La façon dont quelque chose basculait avec le plus grand calme. Chapeau, d'ailleurs, pour le calme. Pas évident, quand on nous prend à ce point-là pour des idiots ou des esclaves. J'ai bien vu comme en face ils perdaient leurs moyens. Plus personne à diriger. J'ai trouvé cette idée géniale, moi qui n'ai pas beaucoup d'idées. Ne pas casser la machine, mais la laisser tourner à vide. Quitter le jeu. Bien vu. Un peuple entier qui glisse entre les doigts, qui se fond dans une forêt. Un peuple entier qui tourne le dos. J'ai eu envie d'être quelqu'un de ce peuple. J'ai eu envie de vous aimer.

    Eh?

    On ne peut pas s'asseoir un petit moment?

    Se rouler dans la mousse?

     

     

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