• Remise du prix de la fondation Robert Walser

     

     

    Je reviens de Bienne, où s'est déroulé hier entre lac et montagne la cérémonie de remise du prix Walser. Entre les discours de Samuel Moser, président de la Fondation, celui du maire de Bienne, les interventions musicales de Mathias Walpen et le très touchant éloge de Doris Jakubec, la rencontre ensuite avec les  membres du jury, les lecteurs et lectrices, les amis de la fondation et de la littérature, je crois que Carcasse aurait été à son plus haut niveau de joie solaire et d'invincibilité.

    (Puis les résultats des élections en France firent redevenir caillou cassé, il semblait que dehors la haine et la bêtise existaient toujours. "Plusieurs" avaient pris le chemin des urnes pour faire valoir leur racisme et leur besoin d'exclusion. Il semblait que la bataille continuait donc. Soit).

      

      

    Remise du prix de la fondation Robert Walser

    Remise du prix de la fondation Robert Walser

     

     

     

     


     

     

    (Laudatio par Doris Jakubec, et lecture d'extraits) 

     

    Voici les deux extraits de L'institut Benjamenta de Robert Walser que j'avais choisi de faire dialoguer avec le début d'Alors Carcasse, l'un avant, l'autre après. Ainsi que ma bafouille inaugurale.

     

     " J'aime le bruit et le mouvement continuel de la grande ville. Ce qui s'enfuit continuellement force à adopter une règle. En voyant tous ces gens actifs, le voleur, par exemple, doit involontairement s'apercevoir qu'il est un vaurien, et ce spectacle joyeusement animé peut jeter un grain d'amélioration dans son être déchu et délabré. En apercevant toutes ces forces en plein travail, le vantard se fera peut-être plus modeste et plus réfléchi, tandis qu'en observant la docilité de tous, l'effronté se dira peut-être qu'il est vraiment un effroyable voyou pour s'installer avec autant de sottise et de vanité dans son aplomb et sa suffisance. La grande ville éduque, elle forme, et cela avec des exemples, non point à l'aide de principes déséchés tirés de livres. Il n'y a là rien de professoral, et cela flatte, car la dignité du savoir amoncelé décourage. Et puis il y a encore tant de choses qui vous stimulent, vous soutiennent, vous aident. C'est à peine si on peut en parler. Comme il est difficile de donner une expression vivante aux choses délicates et bonnes! Ici, on est toujours reconnaissant de l'humble vie qu'on mène, on pense toujours un peu tandis qu'on est poussé et qu'on se hâte. Qui a du temps à gaspiller ne sait pas ce que le temps signifie, il représente l'ingrat naturel et idiot. Dans une grande ville, n'importe quel garçon de courses connaît le prix du temps, le moindre vendeur de journaux ne veut pas gâcher le sien. Et puis tout ce qu'il y a là de rêve, de pittoresque, de poésie! Les gens se dressent et vous font toujours quelque effet en passant. Et bien, cela veut dire quelque chose, cela stimule, cela donne à l'esprit un élan plus vif. Tandis qu'on est là immobile, hésitant, des centaines de choses et de gens sont déjà passés sous vos yeux, et cela vous prouve bien clairement à quel point on est indolent et inerte. Ici, on est tout le temps pressé parce qu'on est d'avis à tout instant qu'il est beau de chercherà arracher et à attrapper quelque chose. La vie y gagne un souffle plus délicieux. Les plaies et les souffrances prennent de la profondeur, la joie jaillit plus gaiement et plus longtemps qu'ailleurs, car celui qui connaît la joie ici paraît toujours l'avoir honnêtement et amèrement gagnée par sa peine et son travail. (...) Les trains grondent sur les ponts tremblants. Le soir fait étinceler les vitrines élégantes, d'une splendeur de conte de fées, et des fleuves humains, avec leurs méandres et leurs vagues, déferlent devant les richesses industrielles exposées pour leur tentation. On gagne à se trouver au beau milieu du tourbillon et du bouillonnement. On a une sensation agréable dans les jambes, les bras et la poitrine, tandis que l'on s'efforce de se glisser à travers tout ce fouillis vivant avec décence, et sans arracher trop de plumes. Le matin, tout paraît prendre une vie nouvelle, et le soir, tout tombe dans les bras passionnés d'une rêverie jamais connue encore. C'est très poétique." (p. 79-81)

     

    " Pendant la classe, nous autres élèves nous nous tenons immobiles, le regard fixé droit devant nous. Je crois que nous n'avons même pas le droit de moucher notre nez personnel. Nos mains sont posées sur nos genoux et invisibles pendant la leçon. Les mains sont les preuves à cinq doigts de la vanité et de la concupiscences humaines, c'est pourquoi elles restent gentiment cachées sous la table. Nos nez d'élèves ont entre eux la plus grande ressemblance spirituelle, ils ont tous plus ou moins l'air de vouloir s'élever à cette hauteur où plane lumineusement l'intelligence du chaos de la vie. Des nez d'élèves doivent être épatés et retroussés, les règlements qui pensent à tout l'exigent ainsi, et de fait, tous nos organes olfactifs ont une courbe humble et pudique. Nos yeux regardent continuellement dans un vide pensif, cela aussi est exigé par le règlement. En réalité, on ne devrait pas avoir d'yeux du tout, car les yeux sont insolents et curieux, et de tous les points de vue sains, ou presque, l'insolence et la curiosité méritent la réprobation. Assez plaisantes sont nos oreilles. Elles osent à peine écouter à force d'attention soutenue. Elles tressaillent toujours un peu, comme si elles craignaient d'être tirées brusquement par derrière ou tortilléesen tous sens en manière d'avertissement. Pauvres oreilles, qui doivent endurer une telle peur. Que le son d'un appel ou d'un ordre les frappe, alors elles vibrent et tremblent comme des harpes qu'on a touchées et dérangées. Ma foi, il arrive aussi que les oreilles d'élèves dorment un petit peu, mais comme on les réveille! C'est une vraie joie. Mais ce qu'il y a de mieux dressé en nous est tout de même la bouche, toujours elle est pincée, d'un air obéissant et plein de dévotion. D'ailleurs il n'est que trop vrai: une bouche ouverte est la preuve béante que le possesseur de ladite bouche et ses deux ou trois idées se tiennent généralement ailleurs que dans le domaine et jardin d'agrément de l'attention. Une bouche bien fermée annonce des oreilles ouvertes et attentives, c'est pourquoi les portes placées sous les fenêtres des narines doivent toujours être soigneusement vérouillées. Une bouche ouverte est une gueule, sans plus de façons, et cela, chacun d'entre nous le sait fort bien. Les lèvres ne doivent pas parader et prospérer lascivement dans leur commode position naturelle, elles doivent être pliées et serrées en signe d'abnégation et d'expéctative énergiques. C'est ce que nous faisons tous; conformément au règlement en vigueur, nous faisons subir à nos lèvres un traitement très dur et très cruel grâce à quoi nous avons tous l'air féroce d'un adjufant-chef.

    (...) Quels drôles de corps nous sommes! Nos cheveux sont toujours propres, bien peignés et brossés, chacun est tenu de tracer dans ce monde qui surmonte sa tête une raie droite, une sorte de canal dans la terre blonde ou noire de ses cheveux. Cela se doit ainsi. Les raies elles-mêmes doivent se conformer au règlement. C'est ce qui explique qu'avec nos coiffures et nos raies si ravissantes, en fait nous nous ressemblons tous, ce qui serait à mourir de rire pour un écrivain, par exemple, qui viendrait nous étudier dans toute notre splendeur et notre insignifiance." (p. 90 à 93)

    (Je cite la traduction de Marthe Robert chez Gallimard.) 

     

     

     

     

     

      

     

    « Que doit être le chant du monstre?Entre les lignes »
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