• Sans carte sans boussole sans équipement, de Noëlle Renaude

     

    Il y a quelques temps, j'avais envie d'écrire ici un billet qui s'intitulerait, par exemple: "Mais c'est du théâtre ou c'est pas du théâtre?!", question que je me pose systématiquement quand je commence à écrire un texte, parfois en y répondant, parfois non. Il faudra que j'y revienne, aux frontières, à l'exploration de l'hybride, à mes envies de théâtre raconté plus que dialogué.

    La lecture du dernier recueil de textes de Noëlle Renaude, aux éditions Théâtrales, confirme que mes interrogations ne sont pas isolées. A la réédition de Promenades, qui a notamment été créé par Marie Rémond à Théâtre Ouvert, s'ajoutent une série de textes courts où Noëlle Renaude creuse les recherches qu'elle mène depuis plusieurs textes, notamment en ce qui concerne le récit, et le traitement des didascalies, qui se mêle au dialogue et devient matière à dire à part entière pour les comédiens.

    Je retiendrai ici particulièrement deux textes, le premier et le dernier du recueil: La Promenade et Racines. Les autres, à découvrir absolument évidemment si vous ne connaissez pas Renaude, sont moins surprenants quand on connaît ses derniers textes. Ils creusent quelque chose, mais c'est peut-être un peu systématique à mon goût.

    Le premier texte, La Promenade, se présente sous forme d'essai théorique, la définition en une dizaine de pages de ce qu'est la promenade. En voici les premières lignes:

    "La promenade se fait sans carte sans boussole sans équipement. Elle se fait seule à plusieurs avec ou sans chien. A vélo à cheval ou en barque mais plus généralement à pied. Avec une canne un bâton les mains dans les poches ou bras ballants, la promenade se fait dans un périmètre connu, apprécié, un cadre familier. La promenade est une chose qu'on fait, refait, reproduit, réitère, ça ne se réinvente pas la promenade. On en connaît en général le déroulement par coeur. Elle ne doit pas surprendre, ce n'est pas son but. On n'a rien à y découvrir de neuf. On n'en modifie pas les trajectoires et encore moins les contours qui sont eux du ressort du paysage sur lequel on ne peut rien."

    Ca continue donc comme ça sur dix pages, c'est assez gonflé, et en même temps ça ouvre pleins de pistes: c'est à la fois un manifeste, la présentation du thème chéri qui sera développé dans la plupart des pièces suivantes, mais aussi possiblement un monologue ou un choeur, les voix se volant la parole pour aller plus loin dans la précision de ce qu'est la promenade... Le théâtre est là, dans la situation d'exposé, de conférence, mais aussi dans l'humour qui se glisse à chaque instant, l'exagération presque comique de l'exercice de style poussé jusqu'au bout. Et puis ça me conforte dans mon idée fixe que, oui, le théâtre peut aussi prendre cette forme-là. Encore une fois, c'est à Théâtre Ouvert qu'on en aura la confirmation cette saison.

    Quant au dernier texte, tout aussi gonflé, il réussit l'exploit en quelques pages d'être à la fois la condensation du style et des recherches de Renaude, et la réduction aussi poignante que drôle de Phèdre, d'où son titre: Racines. Là aussi, les premières lignes:

    " Je n'y tiens plus, sursaute le fils, je pars, à la recherche de mon père confie le fils au vieux, mais, le fils se trouble, je m'éloigne aussi d'ici, il dit, car, il déglutit, j'aime, il rougit, d'un amour interdit, ma cousine spoliée par ma famille, mais avant, le fils pivote, je dois saluer il le faut la femme de mon père

    La voilà, fait justement la bonne, mais dans quel état, elle meurt, hoche la bonne, d'un mal, sue la bonne, qu'elle me cache, elle m'ordonne, baisse la bonne, d'éloigner le monde de sa vue

    Dans ce cas, dis le fils, et il sort le vieux aussi"

     

    Le ton est donné, et l'envie est grande de voir ce que ça peut donner dans la bouche et le corps des comédiens. Sans doute pas mal de jubilation en perpective...

     

     

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