• Si l'enfant ne réagit pas, d'Eric Chauvier

     

     

     

    Je continue mes découvertes et mes explorations en terrain passionnant, et sensible, avec d'autres textes d'Eric Chauvier (j'avais parlé ici de la finesse de son écriture à propos de Contre Télérama), je viens de terminer Si l'enfant ne réagit pas.

    Le mot qui s'impose est "sensible", j'avais parlé de "délicatesse" à propos de son autre texte, nous sommes bien ici dans la même veine, mais avec une implication autobiographique et -décidément impossible de ne pas répéter ce mot- sensible plus grande encore.

    Le narrateur / auteur est embauché à titre d'anthropologue dans un centre où sont placés des adolescents en difficulté, afin d'y être un observateur extérieur et noter et restituer "tout ce qui lui semble étrange" pour partager cette étrangeté avec les éducateurs et psychologues. Le temps d'une soirée, il se mélange à un groupe de jeunes gens... et s'absente à intervalles réguliers dans les toilettes afin de réécouter ce qu'il a enregistré et tenter d'en tirer une analyse, à chaud.

    Mais très vite sa réflexion se centre sur deux points: la voix étrange d'une des adolescentes, Joy, et sa propre position d'observateur. La voix de Joy, son incapacité à s'inscrire dans un "contrat social", ce que ses mots semblent montrer d'un disfonctionnement du langage et de la communication, viennent rencontrer un sentiment intime chez l'observateur, un malaise, la réminiscence d'un cauchemar, et l'oblige à se confronter à l'impossibilité de l'observation "neutre", "extérieure". Sa propre souffrance vient prendre la place de la souffrance des adolescents dans son analyse, bien que leurs situations n'aient rien de comparable. Il met en parallèle cette situation d'étude, et une autre, où il avait observé les comportements des membres de sa famille proche au moment de la maladie de sa mère: l'observation devient alors une façon de se protéger, de s'extraire de la scène, comme dans un rêve où l'action se déroulerait sans nous, malgré nous.

    J'aime beaucoup la façon dont ce texte navigue entre différentes disciplines: littérature, incontestablement, anthropologie, évidemment, mais avec des trouées égalements de récits crus, documentaires (notamment sur les antécédents familiaux de Joy, j'en ai encore le sang glacé), d'autres où on frôle la psychanalyse avec la plongé dans les échos personnels, les rêves et les associations d'idées, par exemple le très joli lien entre l'expression d' "enfant placé", et la position du narrateur qui se "place" en observateur de la maladie de sa mère.

    Si l'enfant ne réagit pas est un texte à la fois dur, exigeant, intellectuellement stimulant (on embarque avec l'auteur dans des débuts de théorie avant de douter avec lui de leur validité, il nous fait nous emballer non sans humour de ses trouvailles devant un poster de Britney Spears), c'est aussi une très belle oeuvre de modestie, le chercheur est confronté à ses propres impasses et ne cherche pas jeter de la poudre aux yeux ou à échaffauder de la pensée envers et contre tout, mais plutôt à trouver l'endroit juste, pour observer et pour parler, c'est vraiment de place, plus que de légitimité, dont il est question, et on comprend au terme de ce cheminement de pensée la phrase laconique de la 4ème de couverture: "L'observation réalise l'observateur".

     

     

     

    « Re-pauseNous les vagues: création en 2012!! »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , , , , ,
  • Commentaires

    1
    Mardi 9 Août 2011 à 18:48

    Tu parles très bien de ce texte... je sens que je vais craquer (encore).

    2
    Mariette Profil de Mariette
    Mardi 9 Août 2011 à 19:03

    Et je suis en train d'en lire un troisième dans la même veine, c'est chez Allia, et c'est vraiment une découverte intéressante, en tous cas dans le ton qu'a l'auteur pour parler des choses, son positionnement original.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :