• Sur un plateau

     

    Dans le vocabulaire du théâtre, comme dans celui de toutes les autres activités fondées sur la communauté et la reconnaissance de signes communs j'imagine, il y a les expressions à la mode, devenues tellement évidentes qu'on ne prend plus la peine de se demander ce qu'elles veulent dire. Il suffit d'échanger le mot magique et on a compris qu'on fait partie des initiés, de ceux qui savent de quoi ils parlent, de ceux qui connaissent le terrain, en l'occurrence "le plateau".

    Ce mot de "plateau", justement, m'intéresse particulièrement, pour la façon dont il est employé avec une apparente évidence...

     

    Sur un plateau

     

    1/ Par exemple dans la fameuse expression "à l'épreuve du plateau" ou "faire l'épreuve du plateau": on entend si on écoute bien une sorte d'épreuve du feu, d'un rite initiatique, d'une instance supérieure et incontestable qui devra décider de la validité ou non d'une scène, d'un texte, d'une proposition de jeu ou de scénographie (mais le plus souvent quand même, soyons honnête, d'un texte). On pose sur le plateau et on voit ce qui se passe, et qui confirme en général l'intuition qui prévaut à "l'épreuve du plateau": ça ne marche pas (en général, soyons précis: c'est trop long).

    Comme si c'était "le plateau" qui délivrait une vérité incontestable, un test chimique de validité, vert c'est bon, rouge on coupe la scène, et qu'il ne s'agissait pas du choix et seulement du choix, justifié par une démarche, par un point de vue, d'un metteur en scène ou d'une équipe artistique. Pourquoi nier ce qui est pourtant tout à fait honorable: l'arbitraire (bien sûr teinté d'intuition) du choix d'un metteur en scène?

    S'il y a des textes qui sont d'une évidence absolue dès les premières répétitions dans la bouche d'un comédien, il y a aussi ceux qui ne le seront qu'au bout de longs mois de travail. S'il y a les textes écrits par des acteurs-metteurs en scène (on cite Shakespeare, on cite Molière), il y a aussi ceux qui partent d'une démarche littéraire (il me semble que Racine avait peu à voir avec "le plateau", et pourtant...)

    L'épreuve ultime, ce n'est donc pas à mon avis "le plateau" mais bien la façon dont on y travaille, dont on pousse une recherche sans se décourager s'il n'y a pas de prime abord une évidence, si la forme, la résolution ne sont pas données dès le départ. Si le littéraire prime parfois sur l'efficace. Des textes, des spectacles efficaces, on sait tous en faire, du moment qu'on a un peu "de métier". Mais c'est autre chose que de défier les évidences de la scène, d'en interroger les limites, les frontières. Et poser un choix fort, un acte de création. 

    Je dirais même qu'un texte ou une mise en scène qui m'intéressent sont précisément ceux qui ne sont pas faits pour se glisser dans la pantoufle confortable du plateau avec ses codes tels qu'on les connaît, les maîtrise et les reproduit, mais pour donner du grain à moudre aux artistes et aux spectateurs, déplacer les évidences et ouvrir les frontières.

     

    2/ Autre expression brûlante à décortiquer, tant elle est à la mode, celle de "l'écriture de plateau". 

    Il me semble déjà que toute mise en scène, aussi classique soit-elle, est une écriture de plateau, puisqu'il s'agit bien toujours d'y agencer des signes et de faire surgir un sens du dialogue qu'ils opèrent entre eux pour une personne extérieure: le spectateur. D'autant plus dans des théâtres dits "post-dramatiques" où le montage et le collage sont la modalité du récit ou du sens.

    Mais dans les faits, et dans beaucoup de spectacles qui fleurissent en ce moment, revendiquer une écriture "au plateau" cache souvent un évincement, une façon de se libérer sans le dire: de l'auteur pour les metteurs en scène, du metteur en scène pour les comédiens, etc. Cela ne suffit pas pour inventer ni une méthode ni une forme, même si ça peut être le point de départ légitime d'une démarche. Et ne pas tout avoir décidé en amont n'implique pas pour autant qu'on puisse arriver les mains vides, avec son génie de l'instant, son envie de s'amuser, ses choses à dire individuellement que l'on juxtaposera ensuite, comme si cela suffisait à créer un objet partageable et justifiait qu'on occupe la scène publique. La limite des projets qui ne partent que du théâtre n'est-elle pas de finir par parler que de théâtre?

     

    *

     

    Je pose sur ce mot un regard d'autant plus sévère que c'est celui que j'employais jusqu'à présent pour parler de notre travail au sein de la Compagnie des Hommes Approximatifs. Quelque chose me gênait aux entournures dans cette position d'"écrivain au plateau", comme s'il n'y avait que le plateau pour nourrir l'écriture, la construction, la fiction, alors que nous empruntons au contraire au réel et à toutes ses frontières, comme je le disais dans le billet précédent.

    Il faut donc peut-être préciser que ce n'est pas à partir du plateau comme espace magique et suffisant à lui-même que tout part (du moins dans le cas du travail que nous menons sur Elle brûle), puisqu'au contraire, comme dans le Bal, nous voudrions oublier et décaler le lieu théâtral. C'est plutôt la temporalité de notre travail qui est chamboulée par rapport à un processus classique, et la hiérarchie des éléments: le texte n'arrive pas avant la mise en scène qui n'arrive pas avant la scénographie qui n'arrive pas avant les costumes, qui n'arrivent pas avant la lumière et le son: tout cela dialogue, se complète, s'influence et se dévie, sur un temps long, qui commence plus d'un an avant que le spectacle ne rencontre le public. Il y a bien une discussion collective, une construction concertée de la dramaturgie, qui plutôt que d'éclater les centres vise à pousser plus loin l'exigeance et la précision, et à nourrir en profondeur le travail que chacun fera à son endroit.

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    David.map
    Vendredi 7 Décembre 2012 à 11:17

    OUI OUI OUI !

    Il faut aller dire ce texte dans les conservatoires, dans les ateliers, dans les lieux où le spectacles commence à se créer. Il faut l'avoir en tête, se le redire pour ne pas l'oublier. Le fameux "plateau" nous attire et trop souvent nous allons en ce lieu pensant que c'est en lui que se trouveront les vraies réponses. La vérité ultime ! (sic) Certes il sera pour l'équipe et les spectateurs le lieu de la résolution. Mais non pas une résolution à coup d'idées pour faire beau, pour faire passer, pour que les interprètes arrivent à dire, à faire et que le temps passe comme un bon moment. Non, mais une résolution à grands coups de choix, de certitudes réfléchies et instinctives, de point de vue, de sens. Une résolution qui nécessitera la résolution en amont de beaucoup de strates. Et c'est strates en même temps qu'elles correspondent à des métiers, elles correspondes surtout à des étapes de créations qui parfois peuvent faire des allers et retours, parfois se mélanger...Et surtout une résolution qui reposera, imparfaitement, sur "ce qu'on à dire" et sur ce que l'on veux provocare. Et non uniquement sur ce qu'on envie de faire et sur cette fameuse notion de "pendre du plaisir à...", "de s'amuser à...". Vocable que je chasse dès les premiers jours car ils ne peuvent être la raison suffisante des choix. Et oui il faut accepter de ne pas réussir, de ne pas pouvoir donner tout de suite, de ne pas arriver à répondre  à ce que propose le texte. Accepter qu'il faut travailler, creuser des jours sur quelques lignes. Faire ça plutôt que de sortir la hache à texte en disant "non mais là c'est trop long, pas compréhensible pour les spectateurs...", "tu vois tout le reste du texte se tient mais là cette scène là faut l'ôter.", etc.

    Merci Mariette pour ce texte, je vais l'accrocher dans nos locaux.

    David

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