• Une femme avec personne dedans, de Chloé Delaume

     

    Une femme avec personne dedans, de Chloé Delaume

     

     

    Que Chloé Delaume soit forte et habile, je n'en doutais pas, lue et relue, ses livres, ses notes, territoire, langue connus. Mais il y avait longtemps que je n'avais pas lu un livre (l'éditeur écrit "roman", mais cela, l'étiquette, plus que jamais superflue) d'une seule traite, happée à ce point, que je ne m'étais pas autorisée la mise entre parenthèses totale des affaires courantes plusieurs heures de suite. Une victoire. Longtemps que je n'avais pas été ébranlée au point de me refaire toute la nuit le livre. Entrer dans la pensée. 

    Ce qui m'a frappée (au sens presque propre) dans Une femme avec personne dedans, c'est cette pensée à l'oeuvre, justement. Il y a dans ce texte, dont on sent pourtant la construction émotive, quelque chose de centré et qui avance en ouvrant des questions, en enfonçant les portes fermées, tellement fermées à double tour de nos représentations collectives de l'amour, du BonheurTM, de la maternité comme voie incontournable de l'épanouissement.

    Les mots qui me viennent à la lecture sont "sincérité" ou "nécessité", mais il me faut soulever, tout de suite, un malentendu: ce n'est pas parce qu'on est dans l'"autofiction" que je parle de sincérité. Que Chloé Delaume me parle d'elle ou pas n'est pas ce qui importe. Puisque de toute façon Chloé Delaume n'existe pas. Certes, c'est un des sujets de sa réflexion, mais pas seulement. Et la nécessité dont je parle n'est pas celle, psychanalytique ou autre, qui ferait écrire un individu pour le sauver d'autre chose, la mort par exemple. Je m'intéresse ici au littéraire, au profondément littéraire. Ce qui est nécessaire et vrai dans Une femme avec personne dedans, c'est l'impulsion, le mouvement, le geste.

    Geste vécu réellement ou non, encore une fois, ce n'est pas cela qui agit sur moi quand je lis. C'est, par contre, de sentir de page en page la violence dont on s'ébroue lorsqu'on se sent prisonnier, jusqu'au saut dans le vide, jusqu'à la liberté, la solitude poussées dans leurs derniers retranchements. C'est l'acte d'émancipation. Je reviens, encore une fois, à l'idée du courage

    Le livre commence par un questionnement et avancera comme cela, de question en question, vers nous tendues, pas seulement miroir mais aussi franche prise à partie. La lecture implique, sans violence. Les injonctions à penser sont tendues.

    D'abord, lorsque la narratrice apprend qu'une lectrice (Isabelle Bordelin = borderline?) , qui vivait en quelque sorte à travers ses livres, vient de se donner la mort, comment répondre à la question de la mère: "Pourquoi est-elle morte et pas vous?". Le début du texte est d'une écriture simple, phrases courtes. La pensée et le récit avancent calmement. Posent les premières pierres. La violence de ce que sur l'auteure-personnage on projette, les miroirs monstrueusement déformants et les façons de parer les attaques. L'autofiction comme sport de combat à haute responsabilité. Définition du mot d'après le petit Robert: encore une fois la pensée pose ses bases et l'affirme, c'est bien des mots dont on part et du sens des choses que l'on parle.

    Puis, la séparation amoureuse: "Elle n'avait pas le choix, il fallait opérer, après six ans, oui, opérer, le Nous la dévorait, son Je s'affadissait, elle se perdait de vue, dilution dans l'eau tiède." Début de l'Apocalypse vécue comme expérience individuelle, et épreuve de la liberté, dans la vie, dans l'écriture.

    Se libérer des genres. En aimant une femme, l'obsédante Clef, en déconstruisant le roman.

    "Cela fait donc six mois que son âme est damnée. Lorsqu'elle a renié Dieu elle a renié la fable, plus aucune prise, non, plus de chantage, elle ne redoute plus les tourments de l'Enfer. Mais le fait est que parfois ça la perturbe un peu, l'idée de l'Apocalypse."

    Solitude, tour d'ivoire, villa Médicis, figure féminine obsédante et réminiscence de souvenirs enfouis. Programme récurrent, à tenir: "Ecris donc ce que tu as vu, ce qui est, et ce qui doit arriver ensuite". 

    Métissage alors du roman, retour définitif et durable des fulgurances poétiques, de la création de sens par frottement, superposition, ouvertures mythiques. On vogue du "elle" au "je", des sphères spirituelles aux très concrètes colères. On est lecteur à l'oeuvre et individu à chaque moment questionné sur son positionnement.

    Jusqu'à la fin, où trois dénouements sont possibles. Ou plutôt, trois dialogues / confrontations avec Chloé Delaume. On n'échappe pas à la rencontre en prise directe, tendre ou violente selon le choix, jugement sévère ou main tendue. Bien sûr on est guidé vers la fin-ouverture, bien sûr on sait ce qu'il faut répondre. On est complice. On trouve qu'elle y va un peu fort, dans sa liste des raisons de ne pas faire d'enfant, ou des mauvaises raisons pour en faire. On lit toutes les fins, tout de même. Jusqu'à ce que, dans la dernière, liberté nous soit aussi rendue. On est boulversé par son invitation à la rencontre, de quelqu'un qui soit "au moins trois à l'intérieur":

    "Déconstruire le modèle 1 + 1 concrètement, échapper à la norme du saint accouplement. Non pas par l'addition des corps supplémentaires, relations subsidiaires, amours parallèlement. Seuls et libres à l'Eden de tout je me présente. 1 + 1 où chaque chiffre est un origami. Se déplier en Je + Je, l'oiseau de papier change de forme, chaque pli une vie, parfois modifier aux ciseaux, obtenir une orchidée mauve, de tout calque faire un incendie le bûcher est revendiqué. Nous emporterons le feu, nos maisons seront nombreuses, nos chambres séparées mais notre nid unique."

    La sensation que c'est à ce paragraphe précisément que tout le roman conduit.  Déflagration, pour ma part.

    Alors je ne pense pas qu'il y ait "personne" dans la dame. Il y a un esprit qui interroge, qui ouvre les portes, quitte à rentrer dans les murs. Un esprit intelligent et généreux, qui explore même si parfoit c'est à tâtons, un esprit au travail.

     

    « Des ombresDes connectés »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    1
    Mariette Profil de Mariette
    Mercredi 1er Février 2012 à 17:26

    De façon plus explicite, voici le lien vers le texte d'Eric Pessan sur remue.net, Chloé Delaume n'existe pas.

    http://remue.net/spip.php?article3136

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :