• ZAE (Zone à étendre) Extrait 2

     

    Rosée

     

    Est-ce que c'est le jour qu'on voit ou un reste de feu?

     

    C'est le matin, regarde. Il y a de la rosée jusqu'au bout de nos cheveux.

     

    Est-ce que quelqu'un a vu mes lunettes?

     

    Mais comment on se sèche ici, comment on se réchauffe?

     

    On marche, aller, une deux une deux. On va en direction du soleil.

     

    Et toi? Qu'est-ce que tu fais, tu viens?

     

    Moi? Moi je n'en reviens pas. A vrai dire ça rit encore tout seul en moi de la bonne blague que je fais, ça danse encore en moi, ça continue la fête sauvage, et ça sue, et ça pue, et ça me plaît, à vrai dire depuis hier c'est une évidence, mon corps marche tout seul, il veut continuer, il danse si vous saviez à l'intérieur pendant que j'ai simplement l'air de marcher, il hurle de joie si vous saviez à l'intérieur pendant que je me tais. J'ai l'impression que je suis courageux, avec vous, à pénétrer dans la forêt, à m'installer dans la brèche, clandestin à braver mon petit interdit, j'ai l'impression d'avoir plus fait en quelques heures que je n'ai fait toute mon existence, alors vraiment je n'en reviens pas. Et, si je ne fais rien d'autre de ma vie, je serais du moins celui qui marche en dansant à travers le bois, à travers la forêt intacte, une forêt de chênes, de mousse, de conifères, de sangliers, de froid pénétrant, de lumières soudaines, de trous d'eau dans les clairières. Je n'ai pas peur.

     

    Je n'ai quand même pas pu perdre mes lunettes, est-ce que quelqu'un m'a pris mes lunettes?

     

    C'est l'aube, et il va nous falloir marcher jusqu'à ce que nos jambes aient la dureté du bois, jusqu'à ce que nos pieds sachent reconnaître chaque brindille à travers les semelles. Jusqu'à la mort de nos semelles.

     

    Donne-moi le bras. Il faut que le bout de tes doigts s'habitue à ce qui grouille dans l'obscurité. A distinguer les ombres des insectes, les obstacles sous le lichen. La première fois que j'ai fait le chemin, c'était l'automne et on glissait sur les feuilles à la fin des journées, on n'en pouvait plus de ce tapis de boue, on comptait les blessures. On ne parlait de rien, on était déjà de trop dans le paysage, inappropriés jusqu'à l'os. Mais on marchait parce qu'on l'avait décidé, parce que c'était une lubie humaine de trouver un endroit caché à l'intérieur d'un autre endroit, une géographie dans la géographie, parce que c'était une nécessité, cet exil au milieu du pays, ce retranchement. On avait beau ne pas croire aux forêts primitives, ni à la possibilité de la disparition, on marchait avec ça dans le ventre, c'est ce qui nous tenait debout, les muscles exercés à la marche et la possibilité d'une terre secrète, inatteignable, rendue hospitalière à force d'être là. Tu vois nous sommes de plus en plus nombreux. Tu peux compter sur nos yeux et sur tes doigts. Oublier tes lunettes.

     

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