• Zone d'amour prioritaire, d'Alexandra Badea

    Zone d'amour prioriataire, d'Alexandra Badea

     

    D'Alexandra Badea, je connaissais le théâtre, édité également chez l'Arche, notamment Pulvérisés, qui a récemment obtenu le Grand Prix de Littérature dramatique. L'écriture y est précise et violente, à l'image des sujets traités et des personnages poussés à bout dans le monde de l'entreprise, dont ils intériorisent la langue et les contraintes jusque dans leurs corps.

    Dans Zone d'amour prioritaire, on s'éloigne en apparence de ce terrain d'écriture, mais c'est toujours le corps qui est le prisme de tout, deux corps de femmes jetées dans le monde, dans l'Histoire et la géopolitique, mais aussi dans l'amour, corps en lutte et esprits libres.

    Le roman propose, on le comprend vite, une alternance entre les parcours de deux femmes, l'une ("Elle"), trentenaire à notre époque, l'autre ("Je") dans les années 60 à Chypre, et jusqu'à nos jours. Les parcours avancent dans deux temps et dans deux espaces, jusqu'à ce que le lien entre les deux apparaisse, nous attrape et nous maintienne suspendus aux dernières pages, dans l'attente d'une résolution.

    Kristina (Elle), est une jeune femme contemporaine, pigiste et nomade, dans l'insatisfaction amoureuse, jusqu'à une rencontre passionnée dans un train, avec un homme qui n'a pas les papiers qu'il faut pour rester auprès d'elle et repart à son tour sur les routes. Une jeune femme engagée, idéaliste, souvent blessée, qui finit par tout quitter pour l'Amérique du Sud, où elle espère (en vain) se délester de son passé. Elle est originaire de Chypre, qu'elle a quittée enfant pour la Suisse puis la France.

    Aygen (Je) connaît un grand amour dès l'adolescence, à Chypre. L'amour de toute une vie, mais l'exil, la guerre, la division de l'île en deux dans les années 70, les choix à faire séparent et tuent, façonnent la femme qu'elle devient, jusque dans ses choix les plus intimes.

    Je ne m'étends pas à dessein sur le détail du parcours de ces deux femmes, le grand plaisir de cette lecture étant de se laisser surprendre et déplacer par des situations qu'on croit saisir facilement à la lecture des premiers chapitres, mais qui nous emportent sur leur passage comme elles emportent les deux femmes. Ça palpite, dans ces pages, de l'amour à la guerre, ça lutte pour survivre et s'extirper de situations plus grandes que soi. L'exil n'est d'aucun secours quand sa propre existence est si étroitement liée à celle des autres sans même qu'on le sache, mais aussi à celle d'une époque, d'un pays.

    Les deux personnages posent la question de leur liberté, rompant et recommençant, pensant maîtriser leur parcours tandis que le lecteur, lui, voit apparaître progressivement l'infrastructure, et les filets historiques, psychologiques, généalogiques et même traumatiques dont il faudra qu'elles se libèrent, tandis que comme deux héroïnes mythologiques elles foncent aveuglément et crient, et se blessent.

    Elles posent la question de la dignité, de la résistance aux violences et aux assauts incessants du monde qui les entoure, à chaque étape elles font face aux vagues qui viennent les submerger, et elles restent debout, jusqu'à la rencontre qui viendra peut-être momentanément les sauver, ou apporter quelques réponses?

    Ces deux personnages portent une humanité dont je me sens proche, parce que ce sont des personnages féminins brûlants, luttant, entiers, ce qui n'est pas si courant dans la littérature, où les amoureuses tendent à être plus souvent victimes ou simples adoratrices. Mais Zone d'amour prioritaire fait écho à mes préoccupations aussi, parce que ce livre parle bien de personnages d'aujourd'hui dans ce que notre génération a de particulier (chance ou fardeau?): cette existence à l'échelle de la planète entière, où les attaches sont relatives et tiennent aux connections virtuelles plus qu'au temps passé ensemble, où la précarité nous suit de pays en pays, et la solitude.

    Je trouve que, là où le théâtre correspondait parfaitement au projet politique d'Alexandra Badea dans son écriture, le roman lui offre la possibilité de la puissance, de l'ampleur et du souffle.

    Zone d'Amour prioritaire est édité chez l'Arche. (2014).

    Extrait:

    "Je suis rentrée à Varosha à la fin de l'été. J'ai vomi pendant toute la nuit avant de prendre le vol du matin vers Nicosie. Mon corps rejetait quelque chose. Je ne savais pas quoi. Mes nausées étaient provoquées par la peur, une peur indéchiffrable, cachée. Elle s'emparait de tout mon corps, elle arrivait par vagues, elle secouait ma chair violemment. Je ne maîtrisais pas mon corps et ça me terrorisait encore. J'ai essayé de la nommer, de la classifier, de la combattre. Échec répétitif. L'ennemi était tapi dans ma tête. Collé à mes neurones, il bloquait toutes les connexions nerveuses.

    C'était comme le prélude de la mort. Les avions ne m'ont jamais fait peur et là je n'arrivais pas à calmer mon état de panique en m'approchant du tarmac. Ça va tomber, je me disais sans cesse dans ma tête. Au moment où j'ai mis les pieds sur la première marche de l'escalier l'idée de rentrer à Londres m'a traversée. Fermer les volets et plonger dans un sommeil prolongé. Pire encore. Je me suis vue prendre le lendemain l'avion pour le Chili. Effacer toute ma vie avec lui d'un trait. La mort ne venait pas de l'air, elle venait de la terre de notre île. Je l'ai compris plus tard." (p.103)

     

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  • Commentaires

    1
    manucuchet
    Vendredi 2 Mai 2014 à 17:56
    Merci pour ce nouveau trésor et bonne pêche a Saint Pierre
    2
    Vendredi 2 Mai 2014 à 21:28

    Il y a pas mal de lectures dont je n'ai pas encore parlé ici, mais j'essayerai de me rattraper! Le départ est imminent! Bises et à bientôt!

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